Fair-play financier, vraiment ?

Par défaut

Élu à la tête de l’UEFA (Union Européenne des Associations de Football) en 2007, réélu par acclamation (!) quatre ans plus tard, Michel Platini a fait du fair-play financier sa mesure phare. En résumé, elle vise à empêcher les clubs européens de dépenser plus d’argent qu’ils n’en gagnent. Approuvée à l’unanimité en septembre 2009 par le Comité Exécutif de l’UEFA, la mesure devrait entrer en vigueur lors de la saison 2013-2014. Pour s’assurer de son application, l’UEFA a logiquement prévu des sanctions, censées être exemplaires et dissuasives. Tout club contrevenant se verra exclu des compétitions européennes, à savoir la prestigieuse Ligue des Champions (C1), la Ligue Europa (C3) et la Supercoupe d’Europe.

A première vue, la sanction paraît dissuasive. Aucun club européen n’est en mesure de se passer des compétitions européennes du point de vue financier, et ce pour deux raisons. La première est d’ordre purement comptable : la participation à ces compétitions alloue aux clubs des primes non négligeables. A titre d’exemple, la participation à la phase de groupes de la Ligue des Champions octroie à chaque club un minimum de 8,6 millions d’euros, auxquels s’ajoutent des primes dépendant des résultats (1 million d’euros la victoire, 500 000 euros le match nul) et les droits de retransmission, variables selon le pays. La seconde tient relève du marketing : les compétitions européennes étant les plus retransmises dans le monde (la finale de l’édition 2010 de la C1 a attiré 109 millions de téléspectateurs), elles permettent aux clubs d’accroître leur rayonnement international à moindre frais. Une participation à la Ligue des Champions est bien plus rentable qu’une tournée en Chine ou en Malaisie.

Nouveaux riches et clubs historiques ruinés

Quand on observe le paysage footballistique actuel, on peut être étonné par les dépenses ahurissantes de certains clubs en période de crise économique généralisée en Europe. Le mercato d’été en a été l’illustration. Chelsea, Paris-Saint-Germain, Zenith Saint-Pétersbourg : autant de « nouveaux riches » qui ont affolé le marché des transferts. Des dépenses impressionnantes pour attirer des recrues cotées, voire des stars mondiales (Zlatan Ibrahimovic, au PSG). Comment ces clubs, plus ou moins habitués aux dépenses faramineuses à chaque mercato s’adapteront-ils au fair-play financier ? Au vu de leurs revenus, ni Chelsea ni le PSG ne pourraient s’offrir des Fernando Torres (59 millions d’euros) et autres Thiago Silva (46 millions) une fois le fair-play financier entré en vigueur. Quand Nasser al-Khelaifi, président du PSG,  annonce son intention de dépenser 100 millions d’euros pas an sur les cinq prochaines années, cela sous-entend forcément une volonté de passer outre le fair-play financier. A côté de cela, on peut également être étonné par le marasme dans lequel sont plongés de très nombreux clubs européens, dont certains grands noms, comme l’AC Milan.

Comme on pouvait s’en douter, et ce malgré les sanctions en principe dissuasives, les clubs ont trouvé ou trouveront des parades au fair-play financier. Les dépenses ne pourront excéder les revenus ? Qu’à cela ne tienne, trouvons donc de nouveaux revenus. Depuis plusieurs années, les « gros » clubs européens cherchent à augmenter leur popularité dans le monde. En effet, qui dit popularité dit retombées marketing, en termes de ventes de maillots et de produits dérivés. D’un point de vue global, le football se développe. Autrefois cantonné aux continents européen, sud-américain, voire africain, le football prend d’assaut de nouvelles régions : États-Unis, Chine, Russie, Asie du Sud-Est, et bientôt Australie. Soit environ deux milliards de fans potentiels, et autant de retombées envisageables. Les tournées d’été dans ces pays sont aujourd’hui devenues incontournables pour le gotha européen : Arsenal en Malaisie, le Real Madrid en Chine ou aux États-Unis, la délocalisation de la Supercoupe d’Italie à Beijing (Pékin) en sont autant d’exemples.

Tranferts démesurés et pertes abyssales

Néanmoins, ces revenus ne pourraient permettre le paiement des salaires mirobolants consentis aux joueurs et la continuation d’une politique de transferts extrêmement coûteuse. A titre d’exemple, la masse salariale de Manchester City, propriété du Cheikh Mansour, dépasse les 200 millions d’euros annuels. Autre exemple : depuis son rachat du club de Chelsea en juin 2003, Roman Abramovitch a dépensé plus d’un milliard d’euros en transferts et salaires. Dans le monde du football, aucun club n’a des revenus à même de rendre pérenne une telle politique. Le Real Madrid, club le plus riche, qui voit son chiffre d’affaire annuel dépasser les 500 millions d’euros, n’en retire qu’un bénéfice de 24,2 millions d’euros. Impossible de financer le moindre transfert d’envergure. Manchester City, dont les dirigeants ont dépensé eux aussi plus d’un milliard d’euros depuis 2007, a enregistré des pertes annuelles de l’ordre de la centaine de millions d’euros. Difficile dans un tel cas d’être rentable.

La fortune des propriétaires de clubs semble sans limite : le PSG, Chelsea et Manchester City pourraient encore investir des millions d’euros sur plusieurs années sans que la fortune personnelle de leur propriétaire ne s’amenuise. Aussi, il ne leur serait sans doute pas difficile d’injecter leur fortune dans le fonctionnement de leur club par le biais d’autres techniques permettant le contournement du fair-play financier cher à Michel Platini. En effet, rien n’interdit, pour le moment, aux clubs européens d’être sponsorisés par des marques appartenant, elles aussi, à leur propriétaire. Une bien belle faille.

Des sponsors bien généreux…

C’est dans cette faille que s’engouffreront probablement City, le PSG et Chelsea. A y regarder de plus près, l’autre club de Manchester pratique déjà. Par le biais du naming de son stade, le club citizen retire des revenus conséquents (330 millions de livre sur 10 ans, sponsoring maillot compris). Or, la marque qui appose son nom n’est autre qu’Etihad Airways, compagnie aérienne nationale d’Abu Dhabi. Le propriétaire du club ne serait-il pas membre de la famille régnante du petit royaume ? Quelle drôle de coïncidence… Ces derniers jours, on a pu entendre que le PSG cherchait un nouveau sponsor maillot pour succéder à Fly Emirates, dont le contrat prend fin en 2014. Logiquement, le club parisien cherche à en retirer des revenus conséquents. Plus étonnant, on annonce un montant de 100 millions d’euros annuels pour apparaître sur le maillot du PSG. Oui, 100 millions d’euros, par an ! Quel club pourrait justifier un tel montant ? Aucune entreprise ne se risquerait à sponsoriser un club à hauteur d’un tel montant. Les retombées d’un tel partenariat seraient inévitablement bien plus faibles que l’investissement initial. D’un point de vue strictement économique, ce ne serait absolument pas viable. Il semblerait néanmoins qu’une entreprise soit intéressée : Qatar National Bank, appartenant à l’État qatari. État à la tête duquel on retrouve le cousin du président de QSI (Qatar Investment Authority), propriétaire à 100% du PSG. Drôle de coïncidence là-aussi… De son côté, le Zenith jouit de son partenariat privilégié avec le géant gazier russe Gazprom, dont les liquidités ont permis l’achat de joueurs comme Hulk (65 millions) ou Witsel (40 millions).

Théoriquement, les contrats de sponsoring doivent être examiné par un organe de l’UEFA, qui juge si le partenariat respecte les règlements propres à l’UEFA. Le dit contrat ne doit en aucun cas masquer une volonté de renflouer les comptes du club, et doit traduire « une logique économique et marketing normale ». A première vue, les contrats signé par City ou le Zenith, et à signer concernant le PSG, semblent très peu correspondre à une logique économique et marketing normale. Tout porte à croire que ce genre de contrat vise simplement à octroyer de nouveaux revenus aux clubs, tout en leur permettent de continuer leur politique de dépenses à l’abri des sanctions prévues par les règles du fair-play financier. D’un point de vue strictement financier, les clubs auraient tort de se priver d’une telle source de revenus permettant le contournement des règles édictées par l’instance européenne. D’un point de vue strictement sportif et moral, ce genre de pratique relève de la déloyauté. Si l’UEFA ne fait rien, les clubs « nouveaux riches » seront de plus en plus nombreux à s’engouffrer dans cette faille, ce qui laissera sur le carreau l’immense majorité des clubs européens, dont les finances demeurent limitées.

Il est certes possible de rivaliser avec des clubs d’un point de vue sportif, le titre de Montpellier remporté devant le PSG en Ligue 1 le montre bien, mais seulement à court terme. A plus long terme, une injection aussi massive de liquidités ne pourra que contribuer à creuser l’écart entre ces clubs et le reste des clubs. A moins que cela ne crée un appel d’air qui contribue à attirer de nouveaux investisseurs, ce qui serait grandement bénéfique au football européen, et surtout au foot-business européen. Ce qui ne devrait pas laisser l’UEFA insensible…

Pour aller plus loin : le réglement de l’UEFA relatif au fair-play financier.

C.B.

Retrouvez le reste du dossier sur l’avenir des compétitions européennes.

Article également publié le 2 octobre 2012 sur Carnet Sport.

Publicités

8 réflexions sur “Fair-play financier, vraiment ?

  1. Dieu merci, Montpellier a Loulou qui pourra injecter des sommes faramineuses via un des sponsors historiques du club, Nicollin Propreté… Comme quoi, ce n’est pas nouveau !
    Le risque est surtout d’arriver à une ligue fermée, de type NBA, avec des franchises assurées de jouer au top, même si leurs résultats sont nuls à ch**r.
    Les clubs du G14 ‘+’ seront les seuls à jouer en ligue majeure, le reste, bon qu’à manger les miettes !
    6 en GB, 2 voire 3 en Espagne, 1 en France, 1 en Allemagne, 2 ou 3 en Italie, le reste en Russie, Ukraine, Chypre… Là où un pétroleur viendra se payer un club, un Leonardo et parler à personne, y compris pas à toi.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s