Yann M’Vila, les Bleuets et la Fédé

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16 octobre 2012, les Bleuets sont à un match d’un Championnat d’Europe Espoirs qui les fuit depuis maintenant des années. 90 minutes plus tard, c’est la désillusion, 5 buts encaissés lors d’un véritable naufrage de l’équipe dirigée par Eric Mombaerts. Mais les interrogations sur le jeu développé sont vite supplantées par la révélation de la sortie nocturne de 5 joueurs quelques jours seulement avant le match. Ces cinq joueurs, M’Vila, Griezmann, Ben Yeder, Mavinga et Niang, ont quitté le rassemblement au Havre pour une soirée à Paris. Immédiatement, la Fédération suspend l’équipe de France Espoirs, qui ne jouera plus un match avant 2013, et se saisit de l’affaire. Griezmann, Ben Yeder, Mavinga et Niang seront suspendus jusqu’en décembre 2013. Quant à Yann M’Vila, il écope de 19 mois de suspension.

Renforcée par une génération 1991 relativement exceptionnelle (Euro -19, vice-champion du monde -20), les Espoirs avaient de fortes chances d’accéder à l’Euro 2013. Le rêve s’en allé lors de la déroute norvégienne. Pour la fédération, les coupables ont vite été trouvés : les joueurs qui se sont offert une virée nocturne en plein rassemblement de l’équipe. Evidemment, ce comportement irresponsable, voire même irrespectueux, se doit d’être sanctionné. Des règles ont été établies, y déroger mène inévitablement à la sanction. Mais pas à cette sanction. Entre un an et presque deux ans de suspension, mais quel est l’intérêt de la peine quand on sait que certains, qui ont bien plus encore dégradé l’image des équipes de France n’ont écopé que de 5 à 18 matchs de suspension ?

Se détourner des véritables maux des Espoirs

Premièrement, la peine d’office concernant toute l’équipe Espoirs est totalement démesurée. Suspendre tout l’équipe, soit plus d’une vingtaine de joueurs, pour les agissements enfantins, il faut le dire, de cinq d’entre eux ? Quel message cherche à faire passer une Fédération qui s’est complètement décrédibilisée il y a deux ans de ça ? En quoi tous ces joueurs ont-ils à pâtir du comportement irresponsable de leurs coéquipiers ? Les remplacer par les moins de 20 ans ne constitue en rien une sanction adaptée, d’une part car elle vient punir des joueurs qui ont respecté à la lettre les règles, et d’autre part car elle induit un sentiment d’injustice chez la majorité des joueurs qui ont fait ce qu’on attendait d’eux. Sur le plan sportif, toute l’équipe est à blâmer : il s’agit d’un naufrage collectif. La sortie nocturne offre un prétexte inespéré à la Fédération de se dédouaner de ses responsabilités. Depuis quand suspend-t-on des joueurs suite à une mauvaise performance ? Dans une telle éventualité, pourquoi ne pas suspendre tous les joueurs titulaires contre la Suède à l’Euro 2012 ? La Fédération agit de manière totalement disproportionnée et se dégage des responsabilités qui sont les siennes. Les échecs successifs des équipes Espoirs, alors que les catégories d’âge inférieures obtiennent de bons résultats, ne peuvent être imputés seulement aux joueurs ou entraîneurs, mais à l’ensemble de la structure de la Fédération.

Ce que prévoient les textes

Evidemment, les joueurs qui ont fauté doivent être punis. C’est tout à fait logique et légitime. La Fédération Française prévoit à ce titre un barème des sanctions applicables en cas de comportement antisportif, c’est-à-dire à tout fait relevant de la police des terrains (indiscipline) ou qualifiable de « violation(s) à la morale sportive, manquement(s) grave(s) portant atteinte à l’honneur, à l’image, à la réputation ou à la considération du football, de la Fédération, de ses Ligues et Districts ou d’un de leurs dirigeants, imputable(s) à toute personne, physique ou morale, assujettie au droit de juridiction de la Fédération ». En clair, tout fait antisportif commis par une personne membre de la fédération. Cette disposition spécifique découle du statut d’association loi 1901 qui précise que toute association a un pouvoir disciplinaire sur ses membres. En tant que membre de la 3F, les Espoirs sont donc susceptibles d’être sanctionnés disciplinairement par celle-ci. Néanmoins, les litiges doivent être tranchés dans le respect des règles élémentaires de droit, comme n’importe quel litige devant un tribunal « ordinaire », au premier rang desquelles le respect des droits de la défense, le droit à un procès équitable, le respect du principe du contradictoire, de l’impartialité des juges. En tout logique, la sanction doit donc être motivée. La décision de l’organe disciplinaire est susceptible d’appel. C’est donc à ce titre que Yann M’Vila a interjeté appel de sa suspension de 19 mois. Cet appel est suspensif, c’est-à-dire que tous les effets de la première décision sont suspendus pendant la procédure. Le litige pourra ensuite être porté, selon les dispositions prévues par le Code du Sport, devant le CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français), voire devant les juridictions administratives française (cf. conclusions du rapporteur public, CAA Lyon, 6ème chambre, 2009, Fédération Française des Sports de Glace).

Des sanctions disproportionnées

Au-delà de ces considérations procédurales, la sanction infligée à Yann M’Vila et à ses coéquipiers paraît disproportionnée. Certes, leur conduite se doit d’être sanctionnée, mais en voulant « faire un exemple », la FFF risque de voir la portée de sa décision complètement travestie par le sentiment d’injustice, d’incompréhension qu’elle peut induire. Les règlements de la Fédération prévoient des barèmes de sanction précis, allant de l’avertissement à la radiation à vie, en passant par la suspension, les sanctions différant selon l’acte récriminé. Lorsqu’on voit que des faits de brutalité ou coup(s) occasionnant une blessure dûment constatée par certificat médical entraînant une interruption temporaire de travail inférieure ou égale à 8 jours sont sanctionnés d’une suspension de 2 ans si les faits ont lieu lors d’une rencontre, on se dit que la suspension de 19 mois du joueur rennais paraît totalement disproportionnée. Certes, il avait écopé d’un avertissement amplement justifié à la suite de son comportement pendant l’Euro (refus de serrer la main de son sélectionneur et de son remplaçant), mais de là à le suspendre au même titre qu’il s’il avait eu un comportement violent sur un terrain, il y a un monde.

En voulant faire un exemple, la Fédération prend le risque de voir les sanctions infligée dénaturées et mal comprises. L’effet recherché, à savoir faire en sorte que les joueurs sélectionnés dans les équipes nationales aient le comportement exemplaire qu’on attend légitimement d’eux, a de fortes chances de ne jamais être atteint. Yann M’Vila ayant interjeté appel, la procédure est d’ores et déjà suspendue. Le droit sportif ne constituant en rien un monde à part, il se doit des respecter les règles de droit élémentaires. On peut légitimement se poser la question de la nécessité des peines infligées au joueur rennais et à ses coéquipiers tant celles-ci paraissent disproportionnées vis-à-vis des actes qui leur sont reprochés. Surtout quand on voit les sanctions qui avaient été prononcées à l’encontre de Nicolas Anelka (18 matchs) qui, rappelons-le, avait insulté son sélectionneur, et des autres joueurs présents à Knysna (de 1 à 5 matchs).

C.B.

Article également publié le 26 novembre 2012 sur Carnet Sport.

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