L’impossible création d’une Ligue Européenne de Football

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76 équipes, 52 pays : la Ligue des Champions n’a franchement plus rien à voir avec son ancêtre, la Coupe des clubs champions européens (1955-1992). Et pour cause : la C1 était réservée aux champions nationaux, issus de 16 associations en 1955 ! Depuis 1999, jusqu’à quatre clubs peuvent représenter une association, en fonction du classement du championnat en question à l’indice UEFA (coefficient prenant en compte les résultats des clubs d’une nation sur les 5 dernières saisons).

Si la Ligue des Champions actuelle a le mérite de réunir l’ensemble des clubs européens, elle n’en demeure pas moins difficile à suivre dans son intégralité : rares sont les téléspectateurs à avoir suivi la double confrontation entre les Luxembourgeois du F91 Dudelange et les Saint-Marinais de Tre Penne (7-0 et 4-0). Force est de constater que la Ligue des Champions devient intéressante à suivre à partir des huitièmes de finale, à moins qu’un « groupe de la mort » n’émerge en phase de poules. Il faut dire qu’un Cluj-Galatasaray n’est pas très franchement excitant.

Des problèmes inhérents au modèle actuel des compétitions européennes

A côté de la Ligue des Champions, la Ligue Europa peine à attirer l’attention du public, et mêmes des clubs ! Nombreux sont les clubs, français notamment, à ne l’utiliser que pour faire tourner leur équipe. Inutile dès lors de se demander pourquoi le Portugal dépasse la France à l’indice UEFA… Quand Braga est capable d’atteindre la finale de la compétition, difficile de justifier une élimination dès la phase de groupes. Ce désintérêt des clubs est clairement problématique pour l’UEFA qui voulait faire de la C3 une antichambre de la Ligue des Champions. D’un point de vue financier, il est tout à fait logique pour un club de concentrer ses efforts sur le championnat pour peut-être accrocher une place en Ligue des Champions la saison suivante : le vainqueur de la Ligue Europa reçoit 3 millions d’euros en primes, quand la participation à la phase de groupes de la C1 octroie 3,9 millions d’euros… La raison première de ce désintérêt réside sans doute là.

Depuis la mort de la Coupe des Vainqueurs de Coupes, la deuxième compétition européenne ne jouit plus du tout de la même renommée. Face à cela, l’UEFA peut envisager plusieurs solutions capables d’injecter un souffle nouveau dans le football européen. Une première solution serait de recentrer la Ligue des Champions sur son but premier : faire s’affronter les champions des meilleur championnats européens. En restreignant l’accès à la C1, cela ne pourra logiquement qu’augmenter l’intérêt de la compétition dès les premières phases. Évidemment, un retour aux modalités de 1955 est totalement inenvisageable. D’un point de vue sportif d’abord : 16 clubs, cela signifie exclure de la compétition près d’une quarantaine de nations. Difficilement justifiable alors que Michel Platini axe justement sa politique sur la participation des « petites nations » aux compétitions européennes. Après tout, c’est bien l’APOEL Nicosie qui est parvenu en quarts de finale de la C1 l’an passé, pas l’Olympique Lyonnais.

Cette solution est envisageable, mais elle devrait s’accompagner d’une redéfinition des modalités des autres compétitions européennes. Peut-être assisterions-nous à la renaissance de la Coupe des Vainqueurs de Coupe, qui sait ? Quoi qu’il en soit, la Ligue Europa serait renforcée par les seconds, troisièmes voire quatrièmes des grands championnats, ce qui d’une part augmenterait mécaniquement le niveau de la compétition et, d’autre part, améliorerait sa visibilité médiatique. Imaginons que Manchester United, Arsenal ou le Barça y participent, il est ici question de plus de 76 millions de fans sur Facebook, plus de 3 millions de maillots vendus annuellement et des millions de téléspectateurs potentiels. Une telle éventualité devrait amener l’UEFA à augmenter les dotations allouées aux clubs participants, ce qui devrait normalement pousser ceux-ci à vraiment jouer à fond cette compétition.

Autre solution, radicalement différente et novatrice dans le paysage footballistique européen : la naissance de véritables championnats européens des clubs, qui entraîneraient la mort des compétitions européennes et, a minima, de la première division des grandes nations européennes. Cette éventualité a déjà été envisagée, par les clubs eux-mêmes, au sein du G14 puis de l’Association Européenne des Clubs, mais également au sein-même de l’UEFA. Après tout, il est possible d’organiser un championnat sur le modèle de la NBA, avec conférences, play-offs et absence de relégation pour les franchises engagées dans la compétition : cela existe déjà, et s’appelle la Major League Soccer, le championnat nord-américain de football. Concrètement, peut-on envisager un tel système à l’heure où beaucoup demandent à l’UEFA de revoir le fonctionnement de ses compétitions ?

D’un point de vue de l’attractivité, nul doute que la création d’une ligue européenne de football serait intéressante. En effet, la réunion, dans un championnat, des meilleures équipes européennes ne pourrait qu’attirer le public, les diffuseurs et les sponsors. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil aux chiffres des ventes de maillots du Real Madrid, de Manchester United ou d’Arsenal par exemple. Imaginons deux minutes la création d’un tel championnat : c’est plus qu’alléchant sur le papier ! Des week-ends rythmés par des Bayern Munich-FC Porto, des Real Madrid-Chelsea ou encore des Arsenal-FC Barcelone : quel supporter n’en rêve pas ? L’émergence d’une Ligue de Football Européenne serait à coup sûr un excellent produit pour l’UEFA, tant sur le plan sportif que sur le plan des retombées financières, avec notamment des droits de diffusion que l’on imaginerait exorbitants.

La prééminence de l’économie sur le sportif

C’est lorsqu’on envisage les modalités d’organisation d’une telle compétition que les problèmes commencent à apparaître. Commençons par le commencement : comment sélectionnerait-on les équipes aptes à participer ? Lorsqu’une franchise souhaite intégrer la NBA, elle doit payer un droit d’entrée. A titre d’exemple, lors de l’intégration des Charlotte Bobcats en 2004, il en avait coûté 300 millions de dollars à l’homme d’affaires qui souhaitait devenir propriétaire de la franchise. Difficile d’imaginer un tel fonctionnement en Europe. Cela reviendrait à exclure mécaniquement les équipes méritantes sur le plan sportif mais à la traîne financièrement. Evidemment, le foot-business européen ne draine pas autant d’argent que le basket aux États-Unis, les montants seraient ajustés au marché dans un tel cas. Sans parler de la question des dettes, l’UEFA applique déjà quelque chose de relativement similaire concernant les compétitions européennes : les équipes qualifiées doivent bénéficier de structures aptes à accueillir la Ligue des Champions ou la Ligue Europa. Les critères sont édictés par l’UEFA et dépendent selon la compétition. Quoi qu’il en soit, cela constitue ce qu’on pourrait qualifier de « coût d’entrée » indirect.

Si l’idée s’avère alléchante sur le papier, elle pose également un problème concernant les systèmes de relégation. Dans le contexte du football européen, jouer un championnat sans courir le risque d’une éventuelle relégation en fin de saison paraît abstrait. L’ensemble des championnats européens, sans exception, fonctionne de la sorte. Si l’idée ferait sans doute rêver certains dirigeants de clubs, elle paraît en totale contradiction avec la culture footballistique du vieux continent. Là encore, d’un point de vue sportif, comment justifier qu’une équipe alignant les résultats médiocres conserve sa place, au détriment d’une autre qui pourrait prétendre, au vu de ses résultats, à la même place ? Il faut toutefois noter qu’il est parfois impossible pour certaines équipes d’accéder à la division supérieure, malgré des résultats suffisants, du fait du non-respect des conditions fixées, qui sont le plus souvent liées de près ou de loin aux finances des clubs : existence d’un centre de formation, statut professionnel, dimensions du stade, nombre de place en tribunes, sécurité du stade…

Des difficultés techniques difficilement surmontables

On pourrait imaginer une sélection des équipes selon le critère sportif : seule la meilleure équipe européenne pourrait intégrer un éventuelle Ligue Européenne. Il conviendrait, pour des raisons techniques et d’organisation, de limiter le nombre d’équipes à 24, ce qui conduirait à disputer un championnat en 46 journées, ce qui reste raisonnable sur le plan sportif, puisque cela entraîneraient la disparition des compétitions européennes dans lesquelles sont habituellement engagés les clubs. Le plus simple serait de prendre les 24 meilleurs clubs selon le classement européen dressé par l’UEFA. Suivant le classement actuel, cela donnerait un championnat avec : le FC Barcelone, Manchester United, le Bayern Munich, le Real Madrid, Chelsea, Arsenal, l’Inter Milan, l’Atlético Madrid, le FC Porto, Valence, l’Olympique Lyonnais, le Shakhtar Donetsk, l’AC Milan, le Benfica, le CSKA Moscou, l’Olympique de Marseille, Schalke 04, Liverpool, Manchester City, le Sporting CP, Villareal, le Dynamo Kiev, le Zénith Saint-Pétersbourg et le PSV Eindhoven.

Une sorte de Ligue des Champions à 24 en quelque sorte, un condensé des meilleurs clubs européens sur les 5 dernières années. Néanmoins, il est difficile de se reposer sur le classement à l’indice UEFA des clubs (coefficient des résultats sur la scène européenne lors des 5 dernières années) : il conviendrait à exclure certaines équipes en verve actuellement et à en intégrer d’autres ayant eu de bons résultats sur les cinq dernières années mais globalement à la traîne sportivement aujourd’hui (Villarreal en est l’exemple-type). Alors, la solution la plus simple serait une sélection des équipes participantes par le biais des résultats sur le plan national, que l’on départagerait par la suite en organisant des play-offs. Mais là encore, comment déterminer le nombre d’équipes habilitées à jouer les play-offs par nation ? En se référant à l’indice UEFA des championnats ? Le problème serait le même que concernant l’indice des clubs.

L’idée se heurte également à des questions d’organisation certaines. En effet, dans le contexte économique actuel de crise, qui n’épargne pas la très grande majorité des clubs européens, quels clubs pourraient effectivement financer des voyages à travers l’Europe pour rencontrer un jour telle équipe russe, et la journée suivante, telle équipe maltaise ? C’est le problème majeur qui se pose en termes d’organisation. Dans ce cas, ne faudrait-il pas créer plusieurs « sous-championnats » régionaux, dont les vainqueurs disputeraient plusieurs tours de play-offs pour savoir lesquels d’entre eux accéderont à la division supérieure ? Mais là encore, le problème du financement se pose. Le mérite sportif n’est pas lié à la solidité financière : un club peut très bien réussir d’un point de vue sportif avec des finances à l’agonie. Les exemples ne manquent pas. La mise en place du fair-play financier à très peu de chances, voire même aucunes, de réduire les écarts de richesses énormes entre clubs.

La création d’une ligue de football européenne nécessiterait la remise en question totale du fonctionnement du football en Europe, et notamment l’abolition, du moins partielle, du système des championnats nationaux, des divisions de niveau et des compétitions européennes telles qu’elles existent actuellement. S’il est indéniable que le football européen a absolument besoin d’un nouveau souffle, les chances pour que l’on aboutisse à un système fonctionnant sur le modèle de la NBA, et des autres systèmes nord-américains (NFL, MLS…) sont très faibles. Le renouvellement du modèle footballistique européen empruntera sans doute d’autres chemins.

C.B.

Retrouvez le reste du dossier sur l’avenir des compétitions européennes.

Remerciements spéciaux à Gaétan Scherrer et A.B. pour les précieuses informations sur le fonctionnement de la NBA !

Article également publié le 28 décembre 2012 sur Carnet Sport.

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13 réflexions sur “L’impossible création d’une Ligue Européenne de Football

  1. jAX

    Très bon article.

    Je poste une petite réponse pour ma part. Il me paraît tout à fait possible de garder les 50 meilleures équipes au classement UEFA et de créer 2 divisions à cette fameuse ligue avec bien entendu un système de reléguation. Comme tu l’as évoqué, le coût financier d’autant de déplacement serait énorme c’est pourquoi il apparaît nécessaire que les clubs impliqués soient à la hauteur financièrement et disposent d’installations adéquates (le stade, le centre d’entraînement éventuellement et le potentiel mercantique sont importants).
    À partir de là, il n’y aurait plus qu’un soucis, c’est de s’assurer que la deuxième division reste attirante et donc il faudrait peut-être organiser un système de qualification pour les autres clubs non qualifiés pour la 1ère et la 2ème division. Et, d’une pierre deux coups, on limiterait le nombre de morts des autres clubs européens.

    Sportivement, je pense que ça serait la plus belle compétition de football européen jamais vue, et surtout il y aurait un « melting pot » formidable. Enfin, financièrement, pour assurer une compétitivité entre les clubs, il faudrait que chaque club reverse un certain % (calculé en fonction de sa puissance financière) de ses revenus dans un pot commun pour que les clubs promus ou ceux qui sont à la traîne économiquement puisse rivaliser.

    • En effet, je n’avais pas envisagé cette possibilité. Sur le papier, l’idée paraît très bonne, après tout, ce ne serait rien de moins que le fair-play financier véritable. L’idée de faire un « pot commun » est alléchante, après de là à ce que ça se fasse, il se passerait sûrement très longtemps…
      Juste une petite objection : les clubs qui resteraient dans les divisions nationales souffriraient d’un grand manque de public, de recettes, et même de reconnaissance à l’étranger. Ça peut être un gros handicap.

      • jAX

        Effectivement, les équipes non-engagées seraient perdantes. Vraiment ça me paraît difficile d’envisager l’UEFA créer une telle compétition (surtout avec Platini à sa tête).

      • Le « pot commun » existe déjà en NBA : il s’agit du « Salary Cap ». Dès lors qu’une équipe dépasse le plafond salarial d’un dollar, elle doit reverser un dollar dans un fond qui sert de dotation aux franchises les moins fortunées.
        Ensuite, c’est certain que ça limiterait la visibilité des équipes non intégrées dans la ligue, mais il existe des ligues mineurs viables aux USA.
        Concernant la problématique des déplacements (et continuer la comparaison avec la NBA)… Aujourd’hui, dans le championnat de basket nord américain, les deux franchises les plus éloignées l’une de l’autre sont Miami et Portland : 4350 km et 4 décalages horaires les séparent. Pourtant, cela n’empêche pas le championnat de se dérouler correctement.
        « Seuls » 3685 km séparent Porto de Moscou ! Donc c’est faisable.
        Quitte à comparer avec le sport US, il faudrait considérer deux conférences (Est et Ouest… ça sonne guerre froide didon…^^) et à l’intérieur de ces conférences, des divisions (Atlantique, Méditerranée, Centre-Europe…). Les équipes joueraient 3 fois contre leurs adversaires de division, 2 contre leurs adversaires de conférences et 1 contre les adversaires de l’autre conférence, avec alternance annuelle pour le lieu du match. Je ne sais pas combien de match cela représenterait, mais à raison d’un match par semaine, ça doit coller.
        Enfin, il faut considérer que s’il y avait une telle ligue, les droits télés, les sponsors, le merchandising… permettraient de financer les super-structures, de financer les déplacements, de financer les joueurs.
        Si David Stern l’a fait, Platoche peut le faire.

  2. Elies

    Très bon papier Cyril, comme souvent.Il m’arrive d’en faire mon cheval de bataille, mais la ligue fermée en Europe, totalement impossible car c’est CUL-TU-REL ! Les States ont une culture du sport comme un spectacle : para-sportif très développé (cheerleaders, infrastructures, concerts avant ou après les matches de telle manière que le sport est conçu comme une manière comme une autre de dépenser de l’argent en famille), culture du dopage institutionnalisé (nb : espérance de vie d’un joueur du foot US :55 ans), etc. Et surtout, il n’y a pas de problème de double échelle nationale – continentale. C’est ça qui pose à mon avis problème. Parce que les gros clubs, jouer une ligue des champions toute l’année, les clubs, les sponsors et même les joueurs seraient, je pense plus favorable. Demandez aux Ibra, Pastore and co s’ils préfèrent jouer contre les bouteilles d’eau ou contre le Real chaque semaine…

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