« Qatargate » : une goutte d’eau dans un océan de corruption

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Ce mardi 29 janvier, France Football met les pieds dans le plat : le Qatar aurait acheté l’organisation de la Coupe du Monde de Football 2022. Selon les informations du journal, l’Emirat aurait été bien plus loin que le lobbying. A peine l’information « dévoilée » : c’est l’effervescence, quel scoop ! Il se dit même que la pluie mouillerait et qu’il ferait froid en hiver…

Alors qu’on annonçait le retour de la Coupe du Monde sur le sol américain après le Mondial 1994 qui avait vu le couronnement du Brésil, ou bien une première en Océanie avec la candidature australienne, la FIFA avait finalement désigné, le 2 décembre 2010, le Qatar comme pays organisateur pour l’édition 2022 de la compétition. Le petit émirat du Golfe, pour qui le football signifie autant que la gastronomie pour l’Angleterre, obtenait donc l’organisation de la compétition sportive la plus retransmise et regardée dans le monde. Ce nain footballistique – à peine 106ème au classement FIFA à l’heure actuelle – coiffait au poteau les deux immenses favoris américain et australien. A la suite de ce vote, le Secrétaire général de la FIFA, Jérôme Valcke envoyait ce message intrigant à Jack Warner, alors vice-président de l’organisation : « Ils ont acheté le Mondial 2022 ». Mail qu’il qualifie après coup de plaisanterie…

Corruption à tous les étages

Certains semblent s’étonner des révélations de France Football, la corruption n’est cependant pas une nouveauté dans le sport mondial, et particulièrement au sein du football mondial, et a fortiori de la FIFA. Le journal évoque les noms de plusieurs personnalités qui seraient hautement impliquées dans le « scandale » : Mohammed Ben Hammad, ex-président de la Confédération Asiatique de Football (AFC), radié à vie pour des faits de corruption, Ricardo Texeira, ex-président de la Confédération Brésilienne (CBF), démissionnaire suite à des accusations de corruption, ou encore Julio Grondonna, l’omniprésent président de la Fédération Argentine (AFA) depuis 1979, qui a justifié de manière plutôt étrange son vote pour la Qatar. Selon lui, « voter pour les Etats-Unis aurait été comme voter pour l’Angleterre », s’abritant derrière le conflit territorial qui oppose son pays à la Couronne britannique à propos des îles Falkland – ou Malouines. Quelques jours après le vote, le Wall Street Journal révélait dans un article que l’AFA aurait touché 60 millions d’euros de la part du Qatar en échange de son vote.

Alors doit-on revenir sur la décision d’attribuer l’organisation de la Coupe du Monde 2022 au Qatar ? Au-delà des accusations de corruption, d’autres facteurs semblent désormais déranger certains membres éminents de la FIFA, ou de l’UEFA – on peut notamment citer Michel Platini. Beaucoup voudraient organiser le mondial à l’hiver 2022 du fait des températures qui règnent dans l’Emirat en juin (de 40 à 50°C en moyenne) : pourquoi n’avoir pas fait part de ces doutes au moment du vote ? Pourquoi attendre que l’organisation ait été accordée pour demander un report de l’épreuve quelques mois plus tôt, en janvier 2022 ? Sans doute pour se donner bonne conscience : le dossier qatari n’était évidemment pas le meilleur, du moins était-il bien moins solide que les dossiers américain et australien. Sans parler de l’argument de la « tradition footballistique », quelque peu hypocrite, il est évident que lier le Qatar et le football pose des questions légitimes. Toutefois, exclure un pays sur cette seule base semble un peu faible. Le dossier qatari, en lui-même, n’aurait jamais dû, en temps normal, devancer celui de ses concurrents.

Corruption récurrente : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir »

La frontière entre lobbying et corruption semble bien floue dans ce cas. Le Qatar, doté d’un budget communication plus que conséquent (33,75 millions d’euros), a sans doute usé jusqu’à la moelle les possibilités offertes par le lobbying. Mais doit-on n’accuser que l’Emirat ? Personne n’a forcé les membres de la FIFA, les seuls vrais décideurs dans le domaine, à accepter les offres qataries – si tant est qu’elles aient existé. Certains semblent aujourd’hui découvrir la corruption dans le sport, et à la FIFA en particulier. Nombreuses, bien trop nombreuses, sont les compétitions internationales dont l’attribution a été entachée de forts soupçons de corruption : Coupe du Monde 2006, JO 2012, Championnats du Monde de handball 2015, …

L’ancien président de la FIFA, le brésilien João Havelange (1974-1998), a à plusieurs reprises été suspecté de faits de corruption. Ce n’est clairement pas un fait nouveau au sein de l’institution. En juillet 2012, la FIFA publiait plusieurs documents confirmant le versement de pots de vin à Havelange et Texeira par International Sport and Leisure (ISL), une société de marketing ayant obtenu les droits exclusifs de plusieurs éditions de la Coupe du Monde. A l’époque, la FIFA se félicitait de la publication de ses documents prouvant que son actuel président, le belge Sepp Blatter, n’était pas mouillé dans l’affaire… Egalement membre du CIO pendant de nombreuses années, Havelange a préféré démissionner 2011 plutôt que subir une sanction pouvant aller jusqu’à la radiation pour les faits de corruption évoqués concernant ISL.

La FIFA, une « petite mafia »

Plusieurs questions se posent, et ce depuis maintenant plusieurs années : la FIFA, institution plus qu’opaque, ne peut continuer à fonctionner indéfiniment comme une « petite mafia », selon les mots de Guido Tognini, un ancien membre de l’institution interviewé par France Football. La corruption est rampante au sein de la FIFA : en 2010, le Sunday Times publiait une enquête au cours de laquelle deux de ses journalistes s’étaient fait passer pour deux lobbyistes américains en proposant des pots-de-vin à deux membres du comité exécutif de la FIFA, le nigérian Amos Adamu et le tahitien Reynald Temarii. Ces deux-là n’avaient pas hésité longtemps et accepté les faux pots-de-vin : ils ont été interdits d’exercer une activité en lien avec le football pendant 1 et 3 ans, respectivement. Les exemples ne s’arrêtent malheureusement pas là, déjà l’attribution de la Coupe du Monde 2006 à l’Allemagne en 2000 fait l’objet de forts soupçons de corruption : la sortie impromptue d’un fonctionnaire néozélandais au moment du vote avait permis l’attribution de l’organisation du Mondial à l’Allemagne.

Inutile cependant de dresser la liste complète des faits de corruption – suspectés ou avérés – du côté de la FIFA. Le vrai problème est l’absence totale de lutte contre ces faits de la part de l’organisation. Quand certains semblent se résigner à ne rien faire, d’autres, au premier rang desquels Sepp Blatter semblent ignorer – délibérément ? – l’ampleur de ce cancer qui ronge le football mondial, et pas uniquement la FIFA. Plus généralement, alors que la corruption politique fait l’objet d’une lutte acharnée, du moins médiatisée – il suffit de voir le nombre d’affaire déterrées par exemple par les juges espagnols ces dernières années (Gürtel, Faisán, ERE, Urdangarin, …) – la corruption dans le sport ne semble pas être une réelle priorité. Pourtant, toutes les corruptions sont de véritables cancers qui rongent à petit feu la politique, l’économie, le sport. A ce titre, et concernant les accusations visant le Qatar, le président du RC Lens, Luc Dayan explique que « les Qataris n’ont fait qu’appliquer des méthodes historiques dans ce milieu. Les insuffisances et les incohérences des modes de gouvernance du sport sont en permanence exploitées ».

Lutte contre la corruption dans le sport, vraiment ?

Cette « tradition » est désormais une constante non négligeable, qui pousse sans doute les comités d’organisation à agir bien au-delà des frontières du lobbying – ce qui explique probablement l’échec de la candidature anglaise à l’organisation de la Coupe du Monde 2018. Ce coup médiatique réalisé par France Football ne vient que mettre en lumière un phénomène massif et récurrent dans le monde du sport en général, et du football en particulier. La Commission d’Ethique de la FIFA, dirigée Michael Garcia, ancien juge fédéral américain, spécialiste des affaires de criminalité financière, a-t-elle réellement les moyens d’enquêter sur la question ? Est-elle réellement indépendante des instances dirigeante de la FIFA, qui sont ici soupçonnée de corruption ? Pourra-t-elle réellement agir contre la corruption en général, et pas seulement sur le cas du Qatar ? Toutes ces questions sont légitimes, et seules des réponses positives permettraient au football et à la FIFA de faire un grand pas en avant vers la transparence.

Cette affaire met également en avant un autre problème, celui du choix du pays organisateur. Doit-on nécessairement accorder l’organisation d’une Coupe du Monde au(x) pays présentant le meilleur dossier ? A un (des) pays de culture footballistique ? L’attribution peut-elle être réellement équitable ? Les critères de sélection ne sont évidemment pas objectifs. Si tel était le cas, la FIFA dresserait un cahier des charges précis pour chaque édition, et lancerait un appel à candidature, une sorte d’appel d’offres, avec les règles spécifiques que cela implique (objectivité, sincérité). Le mode de désignation doit nécessairement faire l’objet de réformes, qui emprunteront ou non le chemin évoqué précédemment, qui n’est qu’une piste parmi bien d’autres. Peu importe quel sera le chemin choisi, pourvu que la FIFA prenne la bonne décision. Cela concerne également toutes les fédérations et les confédérations continentales, loin d’être épargnées par la corruption, quel que soit le sport, depuis le football jusqu’au CIO. La crédibilité de ces institutions en dépend.

C.B.

A lire également sur le sujet :

Article également publié le 30 janvier 2013 sur Carnet Sport.

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5 réflexions sur “« Qatargate » : une goutte d’eau dans un océan de corruption

    • La liste des Coupes du Monde achetées serait sans doute bien longue, et si l’Argentine et le Qatar ont effectivement payé, ils sont loin d’être les seuls, malheureusement. La FIFA est, comme dirait ce cher Silvio Berlusconi, « une pomme pourrie ».

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