Pourquoi récompenser les individualités dans le football ?

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L’attribution du Ballon d’Or, pour la quatrième fois consécutive, à Lionel Messi il y a maintenant plus d’un mois a ravivé le débat relatif aux récompenses dans le football. Que l’on trouve l’argentin génial ou non, ou que l’on ait soutenu un autre joueur pour le gain de ce trophée – c’est mon cas – là n’est pas la question. Comment expliquer qu’un sport d’équipe comme l’est le football mette à ce point en avant ses individualités ? Au point même que l’équipe type de la FIFPro cette saison semble être construite suivant les notes attribuées aux joueurs dans FIFA13… Face à cette question, plusieurs pistes peuvent être explorées pour que l’équipe revienne au centre du jeu.

L’éventualité même de l’existence d’une récompense individuelle peut étonner puisque l’on parle bel et bien d’un sport qui se joue collectivement, à 11 contre 11 – et peu importe qui gagne à la fin. Pourtant, à l’heure actuelle, il semble évident que l’on récompense les meilleurs éléments, les meilleures individualités. Sans revenir sur le mouvement de recentrage sur l’individu, de prise en compte de la personne en tant que telle qui s’opère d’un point de vue sociologique et historique depuis maintenant des siècles, le football devient de plus en plus « individualiste » en ce sens qu’on ne parle plus vraiment d’équipe prise dans son ensemble, mais plutôt prise comme étant un agrégat de joueurs différents qu’il serait impossible d’envisager comme un groupe. Fini le « nous » équipe, place à un assemblage de « je » formant un tout hétérogène. Bien sûr, des exceptions existent, beaucoup pourront penser au Barça notamment, ou à d’autres équipes – cette remarque n’a pas vocation à être exhaustive. Cependant, même dans ces équipes, l’individualité parvient à se distinguer au milieu d’un bloc équipe relativement homogène. Pensez à Lionel Messi, systématiquement mis en bonne position, mis en valeur par le jeu de son équipe. L’existence ou non d’une identité de jeu marqué ne garantit pas l’existence d’un groupe-équipe.

Homme du match ou bouc-émissaire ?

Quoi que l’on puisse en dire ou en penser, chaque supporter sera tenté d’élire « l’homme du match », le plus souvent un joueur offensif, quand bien même la victoire a été obtenue par l’équipe dans son ensemble. De même, difficile de résister et de ne pas désigner LE coupable de la défaite, celui sur qui reposeraient toutes les raisons d’un échec. Pensez à Gérard Houiller, dont la sélection a été privée de Coupe du Monde 1994 suite à un match perdu 1-2 au Parc des Princes, qui continue encore aujourd’hui à faire reposer toutes les responsabilités d’une défaite de l’équipe sur David Ginola, coupable à ses yeux d’avoir fait un mauvais choix ayant amené le contre vainqueur de la Bulgarie. Houiller oublie sans doute les 89 autres minutes qui auraient pu permettre à son équipe d’assurer sa qualification.

Dans ce contexte, récompenser le meilleur joueur du monde semble une évidence. Et pourtant, comment peut-on affirmer que Messi/Ronaldo/Iniesta/Pirlo/… (barrer les mentions inutiles) est le meilleur joueur du monde ? Ce terme même de « meilleur joueur du monde » est une absurdité : n’y aurait-il qu’un seul type de joueur, capable de joueur à tous les postes, aussi bien en attaque qu’en défense ? Même si les joueurs tendent à devenir de plus en plus polyvalents, on est encore loin du gardien-buteur ou du défenseur central-ailier droit. Dans ces conditions, il apparaît bien difficile de dégager des critères cohérents et objectifs permettant de désigner le meilleur joueur du monde parmi une sélection d’attaquants, de milieux, de défenseurs et de gardiens (je vous assure, il y en avait).

Le Hall of Fame, une hypocrisie supplémentaire ?

Plusieurs pistes peuvent être envisagées pour tenter donner un nouveau souffle aux récompenses dans le football. Récompenser le meilleur joueur sur une saison, dans un championnat paraît logique. Il s’agit de celui qui a le plus enchaîné les bonnes performances sans période(s) creuse(s). Les critères sont d’eux-mêmes objectifs, mais encore faut-il que les personnes appelées à voter le soit aussi au moment de faire leur choix. Ce qui est loin d’être une évidence quand on voit comment certains championnats désignent leur meilleur joueur. Concernant le fait de récompenser les équipes, il est évident que ce genre de trophée n’aurait pas vocation à être attribué dans le cadre d’un championnat ou d’une compétition, puisque, en tout logique, l’équipe vainqueur est la meilleure. Toutefois, il pourrait être envisageable de récompenser, au niveau de chaque confédération continentale, puis de la FIFA, la meilleure équipe sur la saison. Avec là aussi, des critères de vote objectifs liés aux résultats, au nombre de buts encaissés et marqués notamment. Sans critère précis, des équipes passeraient invariablement au travers et seraient oubliées malgré des performances remarquables – c’est le cas de Chelsea la saison passée. Oui, un jeu basé sur la défense peut être remarquable (à ce sujet, lisez le dossier publié par Faute Tactique).

Mais revenons-en au sujet. On peut également envisager, sur le modèle nord-américain, et comme cela existe depuis maintenant 11 ans en Angleterre, la création d’un Hall of Fame – ou Temple de la renommée comme disent nos amis canadiens. Sans entrer spécifiquement dans le détail, il s’agit de créer une sorte de panthéon des meilleurs joueurs et entraîneurs nourri chaque année suite à un vote. Vote qui, là aussi, devra être organisé de manière objective – du moins le plus possible – et prenant en compte des critères déterminés à l’avance. Quand on s’aperçoit que certains fans autoproclamés de football ne savent rien de Garrincha, ou n’ont entendu que vaguement parler de Just Fontaine pour ses 13 buts marqués en une Coupe du Monde, il est évident que la création d’un palmarès regroupant les meilleurs joueurs de l’histoire du football tous postes confondus ne pourra qu’aider à ce que ces figures ne sombrent pas dans l’oubli.

Toutefois, cette solution ne résout la problématique : encore une fois, ce seront les meilleurs joueurs – sans doute issus des meilleures équipes pour la plupart d’entre eux – qui feront partie de cet hypothétique Hall of Fame. Finalement, il ne s’agirait que d’un Ballon d’Or élargit, permettant de récompenser plusieurs joueurs, plusieurs carrières et non plus le jeu développé par un seul joueur sur une seule saison. Récompenser un ou plusieurs joueurs s’inscrit dans le cadre d’une démarche paradoxale qui voudrait absolument distinguer les très bons joueurs du reste de leur équipe. Pourtant, le football reste, jusqu’à maintenant du moins, un sport d’équipe et non une somme d’individualités : construire une équipe ne se fait pas du jour au lendemain, les exemples ne manquent pas, inutile d’en dresser une liste. Après tout, ne faudrait-il pas, pour récompenser comme il se doit les acteurs de ce sport d’équipe qu’est le football, supprimer ces prix individuels (Ballon d’Or, meilleur joueur, équipe-type) ?

C.B.

Retrouvez également cet article sur beIN Sport Your Zone.

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2 réflexions sur “Pourquoi récompenser les individualités dans le football ?

  1. jAX

    Excellent ton article.

    J’aimerai revenir sur l’idée d’un titre récompensant la meilleure équipe, pour moi ce serait logique de créer un tel trophée et ainsi de contre-balancer l’omniprésent « Ballon d’or ». Il y a notamment un point avec lequel je ne suis pas d’accord :

    « en toute logique, l’équipe vainqueur est la meilleure. »

    Pas forcément, une équipe bénéficiant d’un concours de circonstances exceptionnel peut gagner une compétition sans être la meilleure. Pour reprendre l’exemple de Chelsea, l’an dernier je trouve que le Barça, le Bayern et le Real Madrid étaient au-dessus, seulement Chelsea est parvenu plusieurs fois sur des coups d’éclats à obtenir des résultats favorables sans forcément s’imposer à son adversaire (je repense aux matchs contre Naples ou Benfica où Chelsea était déjà proche de l’élimination). Non, comme Van Gaal je ne pense pas que le vainqueur soit forcément le meilleur. Dans ce cas le vainqueur de la C1 gagnerait forcément toutes les compétitions auxquelles il participe (Liverpool 2001 (5/6), Barça 2009 (6/6) et 2011 (5/6) sont les seuls à avoir prouvé qu’ils étaient les meilleurs).

    C’est pourquoi je pense qu’il faut créer une récompense pour la meilleure équipe de club et une autre pour une sélection nationale. L’IFFHS tient un classement, le coefficient UEFA reprend la même idée, ce n’est pas mis en valeur mais à mon avis ça éviterait cet individualisme qui prime.

    Personnellement, récompenser les individualités ne me dérange pas à partir du moment où c’est fait objectivement et que tout le monde part avec les mêmes armes, le problème aujourd’hui c’est que ce n’est plus le cas.

    • « En toute logique, l’équipe vainqueur est la meilleure ». Si le football était logique, ça se saurait et je serais millionnaire depuis longtemps grâce à Parions Web ! Plus sérieusement, ce que je veux dire par cette phrase, c’est que en théorie, et cela concerne principalement les championnats, le vainqueur est le meilleur.

      En ce qui concerne les compétitions à élimination directe comme la Ligue des Champions, l’Europa League, l’Euro ou la Coupe du Monde, évidemment une équipe peut parvenir, malgré un déficit physique, tactique ou technique à éliminer une autre que l’on serait tenté de dire « meilleure ». Mais, après tout, l’équipe qui remporte le trophée n’est pas la meilleure équipe, mais la meilleure équipe du tournoi en question (c’est ce que disait Hervé Renard avec la victoire de la Zambie à la CAN 2012).

      En LDC, il faut tout de même se souvenir que l’élimination se joue sur deux matchs, ce qui limite en théorie les surprises. Si surprise il y a, c’est que l’équipe qui élimine l’autre a su trouver des failles – l’exemple type : l’Inter contre le Barça en 2010.

      Récompenser la meilleure équipe, qui ne soit pas forcément la plus titrée, pourquoi pas, mais à ce moment-là, comme pour les récompenses individuelles, il faut absolument que les critères de choix soient précis et objectifs, pour éviter que certains ne votent sur des critères subjectifs (« je préfère untel à untel »). Ce qui pose aussi un problème : les statistiques ne reflètent pas toujours fidèle la réalité. Gros dilemme du coup entre les stats et le ressenti vis-à-vis du joueur. Le classement IFFHS me semble, pour ça, plutôt adapté. Mais comme tu le dis, qui en parle ? Personne. C’est bien là le problème.

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