Berlusconi, le Milan et les élections italiennes : petite leçon de communication politique

Silvio Berlusconi
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Les élections italiennes des 24 et 25 février ont finalement débouché sur une impasse politique. Donné vainqueur par les sondages depuis des mois, le Parti Démocrate (centre-gauche) de Pier Luigi Bersani n’a finalement qu’une infime avance sur le Peuple de la Liberté (droite) de Silvio Berlusconi, lui-même devancé par le Mouvement 5 Etoiles de Beppe Grillo. Malgré une côte de popularité au plus bas au moment de son départ du Gouvernement en 2011, Silvio Berlusconi est parvenu à amorcer une spectaculaire remontée dans les sondages qui s’est finalement traduite dans les urnes. Une remontée à laquelle son club, le Milan AC, n’est sans doute étranger.

L’ancien Président du Conseil sait se faire aimer et détester des italiens. En près de 20 ans de carrière politique, il a su s’allier au centre-droit tout en maintenant des liens forts avec l’extrême-droite, et notamment la Ligue du Nord. Ce ne sont pas les contradictions qui effraient le Cavaliere, passé maître dans l’art de la communication politique. Revenu dans l’arène alors qu’il semblait cerné par les juges – il est notamment poursuivi pour des affaires de corruption, de fraude fiscale et prostitution de mineure – Silvio Berlusconi sait bien quel genre d’avantages il peut tirer de son club de football, dont il est propriétaire depuis 1986. Le Milan est, et de très loin, le club italien le plus populaire du monde. Cinquième club de football le plus populaire du monde sur Facebook(13,5 millions de « fans », loin devant la Juventus ou le grand rival interiste), il jouit d’une côte de popularité inégalée en Italie, principalement grâce aux trophées amassés sous l’ère Berlusconi (28 titres de premier plan depuis 1986, dont 5 Ligues des Champions).

« Je veux que l’Italie soit comme le Milan AC »

Même si beaucoup de supporters ne sont des soutiens du Cavaliere sur le plan politique, celui-ci sait à quel point le football peut lui permettre de faire croitre sa popularité. Un trophée majeur ou un transfert d’envergure suffirait. C’est sans doute ce que Berlusconi avait en tête au moment où il choisit de revenir aux affaires au sein de son club, dont il avait jusqu’alors confié la gestion à des hommes de confiance et à sa fille Barbara. Déjà en 1994, au tout début de sa carrière politique, il déclarait : « je veux que l’Italie soit comme le Milan AC », à l’époque l’une des meilleures, si ce n’est la meilleure équipe européenne, sous l’égide d’Arrigo Sacchi, puis de Fabio Capello. Lorsqu’il revient au premier plan sportif en 2011, quelques temps après avoir été « chassé » du pouvoir au profit du gouvernement de techniciens de Mario Monti, Berlusconi sait pertinemment que le club lui permettra de regagner le crédit qu’il a perdu auprès des italiens avec la crise, les affaires et le séisme de 2009 à L’Aquila (à ce sujet, voir le documentaire Draquila : l’Italie qui tremble de Sabina Guzzanti, sorti en 2010).

Alors qu’il est au plus mal sur le plan judiciaire, Berlusconi décide en 2012 de se relancer dans l’arène politique, alors que les italiens semblent, pour l’immense majorité, ne plus vouloir de lui, quel que soit son programme. En fin communiquant qu’il est, Berlusconi commence par axer sa campagne contre la politique d’austérité menée par Mario Monti – qu’il a soutenu quelques mois plus tôt… Alors que Monti peine à convaincre, et que Pier Luigi Bersani semble se reposer sur la confortable avance dont il dispose, Berlusconi grimpe petit à petit dans les sondages. Largement battu lors des dernières échéances, notamment lors des dernières élections régionales en Sicile, Berlusconi parvient finalement à talonner le Parti Démocrate à la chambre, et à le devancer au Sénat, plongeant l’Italie dans une impasse politique majeure.

Des économies de façade ?

Outre sa dénonciation des mesures d’austérité, Berlusconi compte également beaucoup sur son Milan AC, dont les performances sont plus que moyennes cette saison – du moins jusqu’au mercato d’hiver. L’été dernier, il avait engagé avec l’aide de sa fille une grande politique de « dégraissage », vendant au PSG Zlatan Ibrahimovic et Thiago Silva, dans le but d’alléger considérablement une masse salariale qui plombe les finances du club, dont le déficit cumulé sur les quatre derniers exercices (de 2008 à 2011) se monte à 213,7 millions d’euros. Barbara Berlusconi, dont les propos sont repris par Les Echos, expliquait : « depuis un an, la société a mis en œuvre une profonde réorganisation des coûts et des investissements qui va nous permettre de libérer des ressources pour investir dans les joueurs et le positionnement de la marque ». Avec la mise en place imminente du fair-play financier (lire Fair-play financier, vraiment ?) cher à Michel Platini, le Milan AC a donc lancé en juillet dernier la phase opérationnelle de sa grande opération de réorganisation avec les ventes de ses stars, qui a permis au club d’économiser près de 170 millions d’euros (total des salaires à verser aux deux joueurs sur la durée restante de leur contrat, plus les 66 millions d’euros d’indemnités reçus du PSG).

Malgré ces économies, le club ne recrute que très peu à l’intersaison, et entame sa saison plutôt difficilement. A mesure que le mercato d’hiver approche, les rumeurs se multiplient, et beaucoup voient Kaká revenir au bercail. Jouissant d’un capital de sympathie presque inégalé en Lombardie, le recrutement du brésilien aurait sans doute fait augmenter la côte de popularité d’un Silvio Berlusconi encore loin du compte politiquement. Malheureusement pour le Cavaliere, le transfert capote². A quelques jours de la fin du mercato, aucun grand nom n’est venu renforcer l’effectif lombard. Le 29 janvier, c’est finalement l’enfant terrible du football italien, le fantasque Mario Balotelli qui débarque de Manchester City à Milanello, contre 23 millions d’euros, pour 4 ans et un salaire annuel estimé à 4 millions d’euros. Qu’il semble loin le temps où le Milan se serrait la ceinture et laissait partir à contrecœur (version officielle) Ibrahimovic et Silva.

« Du pain et des jeux »

Pour Gabriele Albertini, ancien membre du Peuple de la Liberté dont les propos sont relayés par The Guardian, Berlusconi promet aux électeurs « du pain et des jeux ». Le pain, ce sont ces blagues, plus ou moins graveleuses, dont le Cavaliere est un adepte. Les jeux, c’est le Milan. Ce Milan dont les joueurs sont les gladiateurs d’un Silvio Berlusconi qui se rêve en Empereur romain. Mario Balotelli, « pomme pourrie » selon les mots de Berlusconi lui-même quelques jours avant son transfert, aurait permis au Peuple de la Liberté et à ses alliés de gagner directement près de 400 000 voix. Ironisant au moment du transfert de Balotelli, Pier Luigi Bersani aurait finalement été inspiré de recruter Lionel Messi3. Le transfert de Balotelli a pu, selon certains, faire gagner des milliers de voix à la coalition de Berlusconi dans la seule Lombardie. En plus du transfert de Balotelli, la récente victoire 2-0 contre le FC Barcelone en huitièmes de finale aller de Ligue des Champions aurait pu être de nature à faire à nouveau grimper Berlusconi dans les sondages. A la suite de ce match, il a d’ailleurs déclaré vouloir « gagner les élections et la Ligue des Champions ».

S’il est évident que le transfert de Balotelli au Milan AC n’a joué qu’un rôle relativement mineur dans la remontée de Silvio Berlusconi dans les sondages, puis dans ses résultats plus que corrects aux élections des 24 et 25 février, il est toutefois clair que la stratégie globale du Cavaliere, passé maître dans l’art de la communication, passe par l’utilisation, voire l’instrumentalisation de l’image de son Milan. The Guardian assimile ainsi Berlusconi à un Empereur Romain usant de tactiques politiques populistes pour convaincre les électeurs. Comme le souligne Arnaldo Ferrari Nasi, analyste politique, « il n’existe pas d’étude scientifique pour déterminer la proportion d’électeurs qui seraient convaincus [de voter Berlusconi] par une victoire de l’AC Milan ou un but de Balotelli. Bien sûr, à proprement parler, une équipe qui gagne ne peut que contribuer à redorer l’image d’un homme d’affaires comme l’est Berlusconi ».

C.B.

Retrouvez le dossier « Football, populisme et élections« .

(1) A lire : « La popularité du PSG égale celle du Borussia Dortmund » sur Le Monde.

(2) Annoncé avec insistance au Milan AC, Kaká est finalement resté au Real Madrid suite à des désaccords entre les deux clubs sur les modalités de la transaction. Le club italien souhaitait un prêt, et le salaire du brésilien (plus de 8 millions d’euros par an) faisait obstacle à tout accord.

(3) « Alors que je rendais visite à des personnes handicapées et à des prisonniers hier, Berlusconi négociait le transfert de Mario  Balotelli [au Milan AC]. C’est pourquoi j’annonce que je négocie actuellement le transfert de Lionel Messi à Bettola [ville de naissance de Bersani] ».

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