Kirchner Fútbol Club

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« Football pour tous ». C’est le nom du programme de « nationalisation du football » lancé par la Presidenta argentine Cristina Kirchner en 2009. Après des années d’un monopole privé – sur le modèle de ce qui se fait notamment en France avec Canal + et BeIN Sport – l’Etat a décidé la nationalisation pure et simple de la diffusion du championnat argentin de football. Avec nombre d’idées derrière la tête.

Lorsque le mandat présidentiel de Néstor Kirchner s’achève en 2007, celui-ci ne quitte pas pour autant le devant de la scène politique argentine puisque c’est sa femme Cristina qui lui succède, ayant été élue avec près de 45% des voix lors de l’élection présidentielle1. Poursuivant la politique péroniste de son mari, Cristina Kirchner prévoyait initialement de laisser la place à son mari à la fin de son mandat en 2011. Pour cette élection qui se profilait, Néstor Kirchner comptait tout particulièrement sur le succès de l’équipe d’Argentine à la Coupe du Monde 2010 de Football en Afrique du Sud. L’idée peut paraître saugrenue, mais elle a bel et bien traversé l’esprit des Kirchner.

Diego Maradona, ce Kirchneriste

Au milieu d’une campagne de qualification plus que laborieuse, la fédération argentine (AFA) et son tout-puissant président Julio Grondona décident de se séparer – non sans raisons – d’Alfio Basile. Pour le remplacer, les autorités footballistiques décident de faire appel au plus grand footballeur que l’Argentine ait connu : el Pibe de Oro, Diego Armando Maradona, et ce malgré sa relative inexpérience sur le banc. Autre surprise : Maradona est un soutien inconditionnel, affiché et assumé du couple Kirchner. Le pari de Néstor Kirchner est assez simple : l’enthousiasme que susciterait une victoire argentine en Afrique du Sud serait suffisant pour faire grimper en flèche sa popularité et ouvrir la porte à son retour à la présidence.

Malgré les difficultés, l’équipe argentine parvint à se qualifier. Au même moment, l’AFA et Cristina Kirchner signent un accord portant sur la retransmission du football argentin : le programme « Football pour tous » est lancé. L’AFA résilie le contrat que la liait à la chaîne privé à péage TyC – propriété du groupe de presse Clarín, en opposition permanente avec la politique des Kirchner – et signe un nouveau contrat avec la chaîne publique Canal 7. Les Kirchner font d’une pierre deux coups : ils affaiblissent un « ennemi », Clarín, et se renforcent du point de vue de l’opinion en devenant les « libérateurs » du football.

« Football pour tous » : la fin de la « séquestration » du football argentin

A cette occasion, Cristina Kirchner se permet même de comparer très hasardeusement le football et les subversivos, ces opposants politiques traqués par la dictature militaire (1976-1983) : « Ils te séquestrent les buts jusqu’au dimanche comme ils te séquestrent les images et les mots. Comme ils ont séquestré 30 000 Argentins. Je ne veux plus d’une société de séquestre, je veux une société chaque jour plus libre. C’est un jour historique ». Cette déclaration, plus que maladroite, montre bien à quel point le couple Kirchner compte sur le football pour assoir son autorité. Le « Football pour tous », dans l’esprit du couple, est un pion de plus placé sur l’échiquier qui permettra à Néstor de regagner la Casa Rosada.

L’échec de l’Argentine à la Coupe du Monde 2010 (élimination 4-0 contre l’Allemagne en quarts de finale) sonne comme un premier avertissement pour la stratégie du couple. Toutefois, rien qui ne soit réellement handicapant : la popularité des Kirchner est alors nettement remontée. Le 27 octobre 2010, Néstor Kirchner décède. Après une période de deuil national, et des hésitations – feintes ? – Cristina annonce qu’elle sera candidate à sa propre succession à l’élection de 2011. Sans surprise, elle est réélue avec près de de 54% des voix au premier tour. Peut-on dès lors parler d’effet « Football pour tous » ?

Comme pour Silvio Berlusconi (lire : Berlusconi, le Milan et les élections italiennes : petite leçon de communication politique), il est évident que de nombreux facteurs ont contribué au succès électoral de Cristina Kirchner : opposition très peu organisée, succès (relatif) des politiques sociales amorcées par son mari et poursuivies sous son mandat, notamment dans le domaine de la santé. De plus, outre les succès économiques – à relativiser au vu de la situation actuelle d’hyperinflation – des politiques menées depuis 2003, Cristina Kirchner a pu bénéficier d’un élan de popularité consécutif au décès tragique de son mari. Ces éléments peuvent sembler suffisants pour affirmer qu’ils ont contribué massivement au succès global de Cristina et du Parti Justicialiste. Toutefois, il est clair que le « Football pour tous » leur a permis de gagner encore un peu plus en popularité.

Un spectaculaire bon de popularité auprès des « hinchas »

Avec les milliards de pesos dépensés par le Gouvernement argentin pour la retransmission du football, Cristina Kirchner attendait bien évidemment un « retour sur investissement » en termes de popularité. Sans surprise, c’est ce qui s’est passé. Grâce au contrôle total exercé sur le football par le Gouvernement – matchs, commentaires, publicités – celui-ci s’est transformé en véritable outil de communication. Une étude publiée au début de l’année 2013 par Poliarquía Consultores dévoile l’ampleur du succès que représente le programme « Football pour tous » du point de vue gouvernemental. Les 30% d’argentins devant leur télé chaque week-end plébiscitent massivement la Presidenta : sa popularité auprès d’eux y est de 22 points supérieure à celle dont elle jouit auprès des 42% d’argentins qui ne regardent absolument jamais de football télévisé.

L’étude démontre que 54 % des personnes diplômées de l’enseignement supérieur et qui regardent beaucoup de matchs à la télé ont une opinion positive de Cristina, contre seulement 23 % de ceux qui n’aiment pas le foot. Dans la capitale argentine, ce sont 56% des fans de football qui ont une bonne image de la Presidenta, contre seulement 22% de ceux que le football laisse indifférents. Dans toutes les catégories sondées, les écarts sont relativement les mêmes : Cristina Kirchner est plus populaire de près de 20 points chez les amateurs de football télévisé que chez ceux qui n’ont guère d’attrait pour le ballon.

Si la retransmission gratuite des matchs a sans doute ravi les fans de football, ce n’est pas la seule explication de ce spectaculaire bon de popularité de la Presidenta. En effet, grâce au contrôle total exercé pendant toute la retransmission d’un match, celle-ci peut rapidement se transformer, sans que cela soit réellement étonnant, en une tribune politique pour le Gouvernement. Combinée aux autres éléments évoqués précédemment – et sans doute bien plus influents – le « Football pour tous » a pu contribuer à la réélection triomphale de Cristina Kirchner, qui a su, à l’image de bien d’autres hommes et femmes politiques avant elle, saisir à quel point le sport, et particulièrement le football, pouvait permettre de faire passer un message politique.

C.B.

Retrouvez le dossier « Football, populisme et élections« .

(1) L’élection présidentielle argentine ne se déroule qu’occasionnellement à deux tours. Pour être élu à la présidence, au premier tour, il faut soit recueillir 45% des voix, soit 40% des voix mais avec 10% d’avance sur le deuxième. En 2011, Cristina Kirchner a été réélue à la présidence, avec une très large majorité (55% des voix, contre 13% à son second).

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