Benzema et la Marseillaise : place au patriotisme de comptoir

Karim Benzema
Par défaut

Chanter l’hymne national ou non, telle est la question. Dès qu’elle revient sur le devant de la scène, on peut être à peu près sûr qu’elle sera suivie des habituelles réactions dignes du Café du Commerce. Mardi 19 mars, Karim Benzema explique sur RMC que personne ne le forcera à chanter la Marseillaise. Quelques heures plus tard, c’est un déluge de réactions toutes plus ridicules les unes que les autres, du Point au Front National.

Karim Benzema refuse de chanter l’hymne national, et l’affirme haut et fort. Bien mal lui en a pris si l’on s’en réfère aux multiples réactions politico-médiatiques qui ont suivi. Au moment de prononcer ces mots sur RMC, Benzema aurait sans doute mieux fait d’y réfléchir à deux fois, au moins pour nous épargner un énième débat sans fin sur le patriotisme et le football. Traitre à la Patrie selon certains, au premier rang desquels le FN qui se démarque un peu plus chaque jour par son inculture footballistique, Karim Benzema n’aurait, selon eux, plus sa place en Equipe de France et devrait en être banni à vie – pour reprendre les mots du ô combien inégalable communiqué du presse du FN. Si l’on suit ce « raisonnement » (notez l’importance des guillemets), ce n’est pas sur des critères sportifs que doit se baser une sélection en équipe nationale, mais sur des critères dits « patriotiques » (guillemets là aussi). Ce serait donc à celui qui hurlera le plus fort la Marseille, se peindra la face aux couleurs du drapeau tricolore et démontrera chaque jour son attachement profond à la Patrie. Comme si les footballeurs devaient montrer plus que les autres qu’ils aiment leur pays.

Méchant mercenaire surpayé contre gentil acteur fiscalement exilé

Pour reprendre les mots du communiqué de presse frontiste, « jouer en équipe de France […] c’est affirmer sa fierté d’être français, c’est porter dignement ses valeurs et ses symboles au rang desquels l’hymne national ». On peut aisément imaginer quelles sont ces « valeurs » que le FN voudrait voir exacerbées. Venant d’un parti aux valeurs si éloignées des valeurs républicaines d’égalité, de fraternité, de tolérance, et qui tente chaque jour de nous convaincre de son attachement à une République parlementaire qu’il exècre au plus haut point, cela fait doucement rigoler – si tant est que l’on n’en soit pas affligé. Laissons là les élucubrations extrémistes du « Conseiller au sport » de Marine Le Pen pour en revenir au sujet. Dans son article du Point, Jérôme Béglé nous explique que Karim Benzema est un « de ces footballeurs surpayés et ingrats qui pullulent dans les championnats européens ». A peine quelques lignes, et déjà une référence aux salaires – certes démesurés – perçus par les footballeurs. Ce qui se révèle d’autant plus amusant quand on sait que l’auteur de cet article s’est récemment fendu d’un éloge au grand ami des dictateurs de l’ex-URSS Gérard Depardieu. Si Karim Benzema « manque de respect à la France », que fais Depardieu ? Ah, c’est un grand acteur. L’argument facile. Être un grand acteur vous exonère donc de payer vos impôts, vous autorise à parader à Grozny ou en Mordovie au bras de vos amis dictateurs, vous permet de critiquer sans aucun argument votre pays. Ainsi soit-il.

Parlons de football comme de cassoulet

Pris d’une soudaine envie d’étayer son propos, Jérôme Béglé nous assomme de statistiques ridicules sur le rendement de Benzema cette saison. Inutile d’en prendre connaissance : un observateur avisé du football sait très bien que Benzema évolue à un niveau moindre que celui qu’il a pu connaître. Mais est-il le seul ? Monsieur Béglé nous parle de football comme s’il parlait de cassoulet ou de jardinage. Vivant encore dans le fantasme d’une équipe de France version 1998-2000 au sommet du football mondial, il ne doit pas avoir connaissance du niveau réel de notre équipe nationale. Critiquer le « mercenaire » Benzema est un peu facile, quand tant d’autres faisaient comme lui et restaient muets lors des hymnes. Cette passion du patriotisme exacerbé semble d’ailleurs bien inédite. Dans les années 1980, qui osait s’offusquer alors que Michel Platini ne chantait pas ? En 1998, Patrick Vieira ou Zinédine Zidane ne chantaient pas non plus. Cela avait-il une influence sur leur jeu ? Hurler à pleins poumons son hymne national améliore les résultats sportifs ? Si tel était le cas, nul doute que l’Italie aurait surpassé l’Espagne et son hymne sans paroles à l’Euro 2012. Cette passion bien franchouillarde de l’exacerbation des « valeurs patriotiques » sonne faux.

Hurle-moi ton hymne au creux de l’oreille !

Non content de nous démontrer sa méconnaissance totale du football – la simple évocation d’un supposé « Real de Madrid » suffit à nous en convaincre – Jérôme Béglé semble ravi de nous apprendre le petit Karim doit tout à l’Olympique Lyonnais et à ses structures de formations, et qu’il est bien ingrat de ne pas le remercier en chantant l’hymne, lui qui devrait être animé d’un « devoir de reconnaissance, voire de respect, à l’égard d’un club, d’une ville, d’un pays, qui, un jour, ont cru en lui ». Ne cherchez pas de lien logique, il n’y en a pas.  Comme l’expliquait le triple Ballon d’Or Michel Platini, « ce n’est pas parce que tu ne chantes pas la Marseillaise que tu ne te sens pas profondément français ». Chacun est libre de chanter ou non la Marseillaise quand l’occasion se présente. Ce n’est pas là un concours de qui-chantera-le-plus-fort-sera-le-meilleur-patriote. Patrick Vieira l’exprimera très bien quelques années après Platini : « C’est un faux problème. Je ne l’ai pas chantée, c’était comme cela. Ça ne signifie pas que mon cœur ne battait pas ». N’en déplaise aux donneurs de leçon.

Benzema a raison : s’il marquait, personne ne lui tiendrait rigueur de ces paroles. C’est bien là le problème : depuis que les résultats ne sont plus ce qu’ils pu être il y a de ça 10-15 ans, il apparaît tellement plus simple de porter le débat ailleurs que sur le plan sportif. Si l’équipe de France ne gagne plus, c’est – à en croire certains – parce que ses joueurs n’ont plus de valeurs, sont des gâtés-pourris qui n’ont plus conscience de rien. Oui l’équipe de France représente notre pays. Oui Knysna – et non « Krysna » comme nous l’explique le FN – était une faute. N’y a-t-il qu’une seule manière de montrer son attachement à son pays ? Laissons volontiers ses considérations ridicule – pour rester poli – au Front National et à ceux dont l’idéologie s’en rapproche. Certains invoqueront le respect dû au « maillot ». Mais où est le respect quand un journaliste se permet dans un même article de qualifier Karim Benzema d’insultant, honteux, bête, incompétent et – cerise sur le gâteau – d’ « enfoiré » ? Nulle part.

A chaque échec de l’équipe de France, que ce soit en 2008, déjà, en 2010 ou en 2012, les mêmes arguments ressortent. Mais l’échec des équipes de France – Espoirs compris – n’est pas une question de patriotisme. C’est une question plus générale de niveau : la France n’a jamais gagné qu’avec un joueur de classe mondiale (Platini ou Zidane). C’est aussi une question de comportement, de cohésion de groupe qui, soyons honnête, n’existe pas (encore ?). Reconnaissons-le : il est tellement plus simple, pour ces gens qui s’y connaissent autant en football que la majorité de la population en physique quantique, de brandir au moindre soubresaut l’étendard patriotique plutôt que de comprendre les véritables maux dont souffre l’équipe de France.

C.B.

A lire également sur le sujet :

Article également publié le 21 mars 2013 sur Carnet Sport.

Advertisements

2 réflexions sur “Benzema et la Marseillaise : place au patriotisme de comptoir

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s