L’exception monégasque, le problème majeur du football français ?

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Entre deux saillies contre la contribution exceptionnelle à 75%, qui seraient somme toute assez drôles si elles n’étaient pas consternantes, Frédéric Thiriez et la LFP semblent avoir trouvé un nouveau cheval de bataille : les ignobles, que dis-je, les insupportables privilèges dont jouit l’AS Monaco… depuis toujours. Pourquoi ce soudain engouement pour l’égalité et la justice ? A entendre les arguments avancés, l’AS Monaco et son système fiscal et social particulier seraient le problème principal du football français. Pour résumer, tout irait mieux pour les clubs si le club du Rocher avait le même système fiscal et social. La réalité est toutefois bien plus complexe.

Cette question n’est, contrairement à ce qui a pu être avancé, pas nouvelle. En effet, à plusieurs reprises dans le passé, certains avaient réclamé la fin de ce qui a pu être appelé l’« exception monégasque ». Ou, à défaut, son exclusion du championnat de France, et éventuellement son rattachement aux ligues professionnelles italiennes. Jusqu’à maintenant, ces revendications n’avaient connu aucune suite. Le 22 mars 2013, la LFP a finalement décidé d’imposer à tous les clubs participants aux championnats professionnels français de disposer d’un « siège de direction effective » sur le territoire hexagonal à partir de la saison 2014-2015. Le siège de direction effective d’une entreprise détermine quel sera le droit applicable. Actuellement, les entreprise implantées en Principauté ne paient presque pas de cotisations sociales, tandis que les citoyens français – et uniquement les citoyens français – doivent s’acquitter du même niveau d’impôt que celui qu’ils devraient acquitter en France en vertu de l’application de la Convention fiscale bilatérale de 1963.

Le soudainement insupportable avantage monégasque

La reprise de l’AS Monaco il y a un peu plus d’un an par le milliardaire russe Dmitry Rybolovlev – gageons que le choix de Monaco n’est d’ailleurs pas innocent – a sans doute accéléré les choses. Il a fort à parier que si le club monégasque se morfondait actuellement dans les tréfonds de la Ligue 2 ou du National, peu auraient été enclins à faire de ce problème une priorité. Il y a quelques semaines, Jean-Michel Aulas, l’inénarrable président de l’Olympique Lyonnais, allait jusqu’à se demander publiquement « pourquoi Monaco continuerait à profiter de la mutualisation des droits télévisuels et marketing de la Ligue » tout en jouissant d’un régime social et fiscal grandement avantageux. Jean-Michel Aulas semblait moins dérangé par cette scandaleuse, insupportable et horrible inégalité quand l’AS Monaco descendait en Ligue 2 il y a quelques saisons. D’ailleurs, en quoi cela a-t-il représenté un avantage pour le club du Rocher dans sa débâcle sportive qui aurait pu le mener tout droit en National l’an passé ? Il semble que la réponse soit claire : en rien.

Evidemment, le régime fiscal et social monégasque a permis, permet et permettra au club d’attirer des joueurs étrangers de renom avec un salaire alléchant. Il ne faut toutefois pas oublier que cela ne concernera que les joueurs étrangers, et non les joueurs français, dont le salaire est soumis aux mêmes prélèvements que celui des autres joueurs de Ligue 1. Le principal problème est dû au coût du salaire pour le club : du fait de montant dérisoire des cotisations sociales, l’AS Monaco n’a pas à débourser des sommes aussi importantes que les autres clubs français. En prenant l’exemple du salaire de Zlatan Ibrahimovic, le PSG doit débourser plus du double de la somme que dépenserait Monaco (cf. Le faux problème de la fiscalité pour plus de détails).

Fair-play financier et dettes massives

Inutile de le nier, c’est un véritable problème, mais est-ce pour autant le principal problème des clubs français à l’heure actuelle ? En l’application d’un principe d’égalité et du fair-play qui seraient, en théorie, indispensables à toute compétition sportive, l’exception monégasque est intolérable. Mais à l’heure où les règles concernant les clubs se décident à l’échelle de l’UEFA, il est évident que le problème est bien plus large. Pour que le fair-play financier (cf. Fair-play financier, vraiment ? et Le PSG et le fair-play financier) soit effectif, il faudrait que tous les clubs européens soient soumis aux mêmes règles fiscales et sociales. Or, il s’agit d’une question bien plus large relevant du choix politique plus que du choix sportif. La LFP peut bien s’agiter tant qu’elle le souhaite, ce genre de décisions ne dépend absolument pas d’elle.

Résultat net L1 11-12

Au-delà de la question de l’exception monégasque, les maux du football français sont bien plus nombreux. A juste titre, le président du Clermont Foot, Claude Michy, met en avant dans une interview à lire sur le site du Monde « le problème des clubs endettés ». La France a beau être l’un des pays dans lequel les dettes des clubs sont le plus strictement encadrées, la question de l’endettement des clubs professionnelles est un véritable problème : la dette cumulée des clubs se monte à 107 millions d’euros pour l’exercice 2011-2012 (cf. graphique ci-dessus1). La seule Ligue 2 en accumule 47 millions d’euros, avec des situations pour le moins critiques, dont celle du Mans FC. A noter que cette dette (L1 et L2 confondues) n’était « que » de 67 millions d’euros la saison précédente. A titre de comparaison (toute relative), la dette cumulée des clubs d’Eredivisie (première division néerlandaise) est de 12,8 millions d’euros pour 2011-2012.

Le « salary cap », une solution pérenne au problème récurrent de l’endettement ?

Si l’endettement des clubs français (110 millions d’euros) est bien moins inférieur que celui des clubs des pays voisins, comme l’Espagne où le seul club de Valence affiche 350 millions d’euros de dettes au compteur, il n’en demeure pas moins inquiétant. Les comparaisons avec l’étranger sont ridicules : parce que l’Espagne fait pire en termes d’endettement, celui des clubs français pourrait être négligé ? C’est plus ou moins le raisonnement de la LFP, qui nous explique tout de go qu’il s’agit d’un endettement « très raisonnable en particulier par rapport aux pays voisins ». Soyons sérieux… Le fait est que certains clubs, Lyon notamment, ont offert des salaires exorbitants (4,1 millions d’euros par an pour Lisandro López, 6,8 pour Yoann Gourcuff) au vu de leur chiffre d’affaire, et le paient aujourd’hui que les résultats sportifs ne permettent plus d’espérer les rentes généreuses de la Ligue des Champions. Comment expliquer que des clubs jouent leur survie financière avec une qualification en coupe d’Europe ? Le risque de ne pas « accrocher l’Europe » semble parfois clairement sous-estimé par certains, qui avancent dès cette non-qualification pour justifier leur déficit. Comme si l’on justifiait le fait de rater un oral d’examen par une impasse. Soyons sérieux (bis).

L’inflation croissante des salaires des joueurs creuse sans aucun doute l’endettement des clubs. A ce titre, il semble qu’à terme l’imposition d’un plafond salarial soit inévitable pour que l’endettement ne deviennent pas aussi abyssal que celui de la Grèce – j’exagère à peine. C’est d’ailleurs la décision que viennent de prendre les clubs de Serie B (deuxième division italienne). A partir de la saison prochaine, aucun salaire ne pourra excéder 300 000 euros bruts par an (rémunération fixe et primes comprises). L’idée est très claire : limiter la masse salariale. A ce titre, le nombre de joueurs sous contrat ne pourra excéder 20 à partir de la saison 2014-2015. S’agit-il pour autant d’un véritable pas vers la généralisation du « salary cap » en Europe ? S’il est courant outre-Atlantique, il demeure l’exception de ce côté de de l’océan. Et pourtant, l’instaurer à terme serait sans doute bénéfique pour l’ensemble des clubs.

L’exemple de la NBA

D’une part, cela permet la diminution de la masse salariale. D’autre part, cela viendrait donner un sacré coup d’arrêt aux politiques de salaires exorbitants menées par les « nouveaux riches » dans le sillage de Chelsea et surtout de Manchester City. Dans une optique de véritable fair-play financier, le « salary cap » serait une mesure forte dans le sens d’une véritable égalité des chances entre les clubs – et non d’une égalité de fait, totalement absurde s’il en est en l’espèce. En NBA, tous les salaires sont soumis à un plafond. Chaque club dépassant ce plafond se voit obligé de reverser à la Ligue une amende d’un montant relativement important, reversé ensuite aux autres franchises. C’est une hypothèse qui mérite d’être creusée. Si la transposition du modèle nord-américain des franchises en Europe est à exclure (cf. De l’impossible création d’une Ligue Européenne de Football), il ne serait pas déraisonnable de réfléchir à l’instauration d’un salary cap sur le modèle de ce qui se fait en NBA en Europe, de manière progressive. L’exode de joueurs vers l’Asie qu’un tel changement provoquerait serait très limité : aucun club ne peut se targuer d’une audience, d’une aura équivalente à celle du Real Madrid, du FC Barcelone, de Manchester United, du Bayern Munich ou d’Arsenal.

La question de la fiscalité monégasque n’est que la partie émergée de l’iceberg : les problématiques d’ordre financier que connaissent aujourd’hui les clubs ne pourront être traitées que par une action globale au niveau de l’UEFA, et par des actions conjointes et concertées. Des pistes se doivent d’être creusées quant à l’endettement des clubs et la mise en place de Direction de Contrôle de Gestion (DNCG en France) à l’échelle nationale et à l’échelle européenne pour contrôler strictement l’état des finances des clubs. D’autres pistes concernent la mise en place d’un plafond salarial, voire même la limitation du nombre de joueurs pouvant être employés par un club. Seules des réformes d’envergure – et de long terme ! – pourront permettre la mise en place d’un véritable fair-play financier, donc le volet actuel ne doit constituer d’une première étape.

C.B.

(1) Les données utilisées proviennent du rapport annuel de la DNCG, disponible sur le site internet de la LFP. A noter que le déficit du PSG est bien moins important que ce qui a pu être annoncé : il a été très largement comblé par des injections de capitaux de la part des propriétaires du club.

Encore une fois, merci à A.B. pour les précieux renseignements sur le fonctionnement de la NBA.

A lire également sur le sujet :

Image, graphique : C.B.

Article également publié le 8 avril 2013 sur Carnet Sport.

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2 réflexions sur “L’exception monégasque, le problème majeur du football français ?

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