Marché des transferts : vers une bulle spéculative ?

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Christian Vieiri, Luis Figo, Zinedine Zidane puis Cristiano Ronaldo, tous ont vu le montant d’un de leurs transferts battre des records. A chaque mercato, les montants dépensés par les clubs européens pour recruter de nouveaux joueurs exaspèrent certains, en désespèrent d’autres. Depuis une quinzaine d’année, le montant global de ces transferts a cru exponentiellement : alors que le nombre de transferts a été multiplié par 3,2 entre 1995 et 2011, le montant global de ceux-ci a connu une augmentation sans commune mesure : + 745% en 16 ans ! Peut-on pour autant parler de bulle spéculative sur le point d’exploser ?

Christian Vieiri est le premier « gros transfert » de ces 15 dernières années : contre un chèque de 48 millions d’euros d’aujourd’hui, il quitte la Lazio et rejoint l’Inter Milan. Les transferts de Luis Figo (60 millions d’euros, du Barça au Real Madrid), Zinedine Zidane (76 millions d’euros, de la Juve au Real Madrid) puis Cristiano Ronaldo (94 millions d’euros, de Manchester United au Real Madrid) viendront dépasser ce montant et établir un nouveau « record ». Ces transferts énormes ne sont pas des cas isolés, puisque les chèques supérieurs à 40 millions d’euros se sont multipliés depuis le transfert de Vieiri : Fernando Torres, Kaká, Robinho, Andreï Shevchenko, Ronaldo, Thiago Silva, etc.

Le pouvoir de marché sans commune mesure des « superstars »

Ces transferts concernent principalement ce que l’étude commandée par la Commission européenne – « Aspects économiques et juridiques des transferts de joueurs » – appelle les « superstars », ces joueurs de (très) grand talent, dont le nombre demeure très limité. D’après cette étude, ils constituent un segment du marché des joueurs appelé marché primaire supérieur, sur lequel les joueurs et leurs agents disposent d’un pouvoir de marché sans égal. Ce nombre limité de joueurs fait face à un nombre tout aussi limité de clubs (ce qu’on qualifierait de « grands d’Europe », auxquels on pourrait adjoindre à terme les « nouveaux riches »). Le pouvoir de marché de ces joueurs est dû à leur talent indiscutablement superieur au commun des joueurs, ainsi qu’à leur image, leur « puissance » sur le plan du marketing (ventes de maillots, produits dérivés). A ces « superstars » (Cristiano Ronaldo, Zidane, Thiago Silva, etc.), on pourrait être tentés d’adjoindre les « futures superstars », comme Eden Hazard, ou Wayne Rooney lors de son transfert d’Everton à Manchester United en 2004 contre 40 millions d’euros.

La compétition intense entre ces clubs peu nombreux fait invariablement grimper le montant des indemnités de transfert. Ces clubs disposent d’avantages certains sur les autres clubs européens : bonne santé financière (Bayern Munich), capacités de financement très importantes (Real Madrid, Barça, Manchester United) ou générosité d’un propriétaire sans réelles difficultés financières (Manchester City, Chelsea, PSG). D’une manière globale, ces clubs disposent d’une « image de marque » que n’ont pas les autres, ou tentent d’en disposer via une politique salariale très attractive pour les joueurs (Manchester City, PSG). Comme le note à très juste titre l’étude, ce sont ces joueurs qui bénéficient, en outre, des salaires les plus élevés. Pour aller plus loin, on peut noter que les représentants des joueurs dits « superstars » sont généralement des « super-agents », comme le désormais célèbre Jorge Mendes, agent portugais gérant notamment les intérêts de Cristiano Ronaldo et Falcao.

Le poids importants des « bons joueurs expérimentés »

Pour autant, le marché primaire supérieur n’est pas le seul à être concerné par ces indemnités de transferts énormes. L’étude distingue un second segment sur le marché des transferts : le marché primaire inférieur. Sur celui-ci, un nombre de joueurs limités – les « bons joueurs expérimentés » – fait face à un grand nombre de clubs. Cette analyse pousse à le qualifier de marché à structure oligopolistique1. Puisque le nombre de demandeurs (les clubs) est bien plus important, le pouvoir des joueurs et de leurs agents est ici bien moins important : ils ne sont en mesure d’influer sur toutes les composantes du marché, et négocient de façon moins libre le niveau de salaire. Les indemnités sur ce marché sont certes moins élevées, mais elles demeurent très importantes. On pourrait ici citer Dimitar Berbatov, transféré de Tottenham à Manchester United contre 46 millions d’euros en 2008, Michael Essien, de Lyon à Chelsea en 2005 (38 millions d’euros), ou Fernando Torres de Liverpool à Chelsea contre 58 millions d’euros en 2011.

Fernando Torres

Fernando Torres et sa poisse, au moment de signer à Chelsea en janvier 2011.

Le nombre de clubs concernés par ces transferts est évidemment bien plus important que sur le marché précédent, mais demeure toutefois limité. On retrouve évidemment les « gros clubs » précédemment évoqués, et concernés par les deux exemples évoqués à l’instant, mais également d’autres, parfois moins solide financièrement, ou du moins, moins « prestigieux » comme une bonne majorité de clubs anglais, capables d’offrir des montants très importants sans pour autant rentrer dans la catégorie supérieure (lire Pourquoi les transferts entre clubs anglais sont-ils surévalués ?).

Enfin, le dernier segment est celui appelé « marché secondaire » par l’étude susmentionnée. Il regroupe l’immense majorité des joueurs, suffisamment talentueux pour être des professionnels sans pour autant disposer de capacités au dessus de la moyenne. Ces joueurs très nombreux font face à un nombre globalement très limité de clubs, d’où une concurrence accrue entre joueurs ici. Il est ainsi question d’un marché à structure oligopsonique². Les clubs ont alors un pouvoir de marché amplement supérieur à celui des joueurs et de leurs agents, ils déterminent plus librement les prix (indemnités de transfert et salaires). Ce segment du marché des transferts n’est pas concerné par ce que certains appellent la « bulle spéculative du football ».

La question fondamentale de la valeur intrinsèque du joueur

Qu’entend-on par « bulle spéculative » ? Généralement, le terme est utilisé pour qualifier un marché où le montant global des échanges – ici les transferts du marché primaire supérieur et inférieur – est très excessif au vu de la valeur intrinsèque des biens échangés – ici, le talent des joueurs, leur image. L’indemnité de transfert vise en principe à indemniser le club initial de la perte d’un joueur de talent, voire d’un « produit marketing » (David Beckham, Cristiano Ronaldo). Elle intervient donc pour « racheter le contrat ». C’est là que les questions se posent : quelle est la valeur intrinsèque d’un contrat ? Comment l’évaluer ? Comment en juger ? Sur quels éléments peut-on se baser pour ce faire ?

Galacticos

25 millions, 60 millions, Florentino Pérez, 72 millions et 45 millions.

D’une manière très classique, on prend évidemment en compte le talent du joueur, c’est d’ailleurs en principe le critère principal. A cela se rajoutent l’image du joueur et son potentiel sur le terrain et en termes de marketing. Le marketing est aujourd’hui l’un des critères majeurs étudiés par certains clubs. Déjà dans les années 1950, l’emblématique président du Real Madrid Santiago Bernabéu l’avait compris, avec son recrutement « 5 étoiles » : Di Stefano, Puskas, Kopa. Par la suite, c’est son lointain successeur Florentino Pérez qui reprend l’idée avec ses « Galactiques » : le recrutement de stars hors de prix (Zidane, Figo, Beckham, Ronaldo) a fait exploser les ventes de maillots du club Merengue sur la période. La deuxième vague de « Galactiques » (Cristiano Ronaldo, Kaká) poursuit le même objectif. Aujourd’hui, le recrutement de Zlatan Ibrahimovic ou David Beckham par le PSG s’inscrit dans cette tendance.

Parler d’une bulle spéculative est prématuré

On s’accorde à dire qu’une bulle spéculative, comme celle connue par le secteur immobilier aux Etats-Unis ou en Espagne récemment, est une combinaison de plusieurs facteurs, parmi lesquelles un facteur d’entraînement. En clair, les clubs seraient de plus en plus nombreux à mettre sur la table des montants élevés, ce qui les pousserait mutuellement à faire grimper les prix de manière inconsidérée, contribuant ainsi à les déconnecter de la valeur intrinsèque du joueur. Ce genre de phénomène s’observe de manière assez limitée dans le football concernant les transferts. Toutefois, il semble que ce soit effectivement le cas en ce qui concerne l’autre variable : les salaires. Il est assez évidemment que le niveau global des salaires versé par les clubs croit d’années en années. Mais il semble prématuré de parler de « bulle spéculative » tant le nombre de joueurs concernés apparaît limité.

Cela dit, le marché des transferts est clairement en sursis en ces temps de crises économique : le chiffre d’affaire cumulé des clubs des pays membres de l’UEFA a beau croitre chaque, la dette cumulée de ces clubs augmente également. Le montant important du chiffre d’affaire global ne doit pas pour autant cacher les disparités qui existent. Les 10 clubs les « plus riches » (Real Madrid, FC Barcelone, Manchester United, Bayern Munich, Chelsea, Arsenal, Manchester City, AC Milan, Liverpool et Juventus Turin) ont un chiffre d’affaire global supérieur à 30 milliards d’euros pour l’année 2012 (30,829 pour être précis). Derrière ces clubs, la majorité des clubs professionnels fait face à des difficultés économiques considérables : 56% des clubs européens ont connu des pertes nettes en 2010.

Quelles réformes ?

Le rapport « Aspect économiques et juridiques des transferts de joueurs » préconise à ce titre plusieurs mesures, dont notamment l’établissement d’une sorte de redevance sur les transferts dépassant un certain seuil afin de financer un mécanisme de redistribution entre les clubs, pour restaurer à minima l’équilibre des compétitions. Tout n’est pas rose sur le marché des transferts, comme le note le rapport, et la concentration importante du marché est problématique. Le fait qu’un nombre limité de clubs représente la part la plus importante des dépenses en matière de transferts amène de nombreux risques, notamment en termes de transparence. Pour cela, l’étude préconise une amélioration des systèmes d’information autour des transferts, notamment pour améliorer l’effectivité des indemnités de solidarité et de formation3, parfois non perçues par les clubs concernés. Toujours dans les propositions, il est également question de limiter les indemnités de transfert à 70% du salaire brut sur la période totale du contrat. Face à l’inflation salariale constante, la question de l’opportunité de cette proposition se pose.

Falcao

Les 66% de Falcao qui appartiennent à l’Atlético Madrid

Autre problème : le nombre croissant d’acteurs étrangers aux clubs possédant les droits de joueurs. En clair, il s’agit le plus souvent d’institutions financières qui, via le rachat d’un certain pourcentage des droits d’un joueur, versent le complément nécessaire au club concerné pour réaliser le transfert. Interdite dans la majorité des pays européens, cette pratique est notamment autorisée dans la péninsule ibérique en Europe (pour plus d’informations, lire Doyen Sports : un fonds d’investissement en Espagne et Falcao : quand le football devient produit financier, de F. Toniutti sur Carnet Sport). C’est évidemment problématique puisque cela permet à des clubs qui n’en ont pas les moyens de recruter, en dépit de tout bon sens économique. De plus en plus de sociétés s’intéressent de près au football, et voient en lui un investissement peu risqué. Il est ici question d’un marché particulier, où les règles ne sauraient être les mêmes que sur les marchés financiers. D’un point de vue éthique, ce genre d’investissement apparaît d’ailleurs totalement contraire à bon nombre de valeurs, puisqu’il s’agit d’êtres humains ! En Angleterre, la découverte d’une troisième partie aux transferts de Carlos Tévez et Javier Mascherano à West Ham avait conduit les autorités du football à condamner le club londonien à une amende de 8,5 millions de livres.

S’il semble prématuré de parler de « bulle spéculative », il est très clair que les transferts dans le football amènent un nombre croissant de problème auxquels il apparaît urgent de répondre. C’est en ce sens que la Commission européenne a commandé le rapport « Aspects économiques et juridiques des transferts de joueurs ». Désormais, elle a les cartes en main pour faire en sorte que la situation économique du football – qui, rappelons-le, est un secteur important de l’économie européenne tant par son chiffre d’affaire global que par le nombre d’emplois qu’il entretient – ne dégénère pas et conduise à la croissance d’une bulle, véritable celle-ci, dont l’explosion serait dramatique.

C.B.

(1) On appelle oligopole une structure de marché où se font face un nombre limité d’offreurs, en l’occurrence les joueurs et un nombre bien plus important de demandeurs (les clubs). On trouve à l’entrée de ce marché des « barrières » : ici, c’est le talent et l’expérience de ces joueurs qui les distingue du reste des joueurs de football.

(2) On appelle oligopsone une structure de marché où se font face un nombre très important d’offreurs (les joueurs) et un nombre bien plus limité de demandeurs (les clubs).

(3) Les indemnités de solidarité et de formation représentent un pourcentage du montant total de l’indemnité de transfert versée par un club à un autre. Elles visent à financer la formation des jeunes joueurs, et sont versées au(x) club(s) formateur(s) du joueur en question. Elles sont autorisées dans l’Union Européenne (CJUE 2010, Olympique Lyonnais contre Olivier Bernard et Newcastle UFC).

Retrouvez également le dossier consacré au système des transferts : « Réflexions autour des transferts »

Article également publié le 3 juin 2013 sur beIN Sport Your Zone.

Image : REUT

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