Après le modèle anglais, le modèle allemand ?

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Ces dernières années, nombreux sont ceux à avoir vanté le football anglais, son niveau, ses joueurs, mais aussi son modèle économique basé sur le marketing à outrance. Depuis la finale de Ligue des Champions 100% allemande en mai dernier, le modèle à suivre semblerait venir d’outre-Rhin. A croire qu’aucune innovation, aucun changement ne saurait venir des acteurs du football français eux-mêmes. Faut-il réellement toujours se tourner vers l’étranger quand il s’agit de réfléchir à l’avenir du football hexagonal ?

Le football anglais semble devoir être une source d’inspiration sans fin à entendre certains inconditionnels et autres observateurs. Pionniers dans le domaine du marketing, les clubs anglais sont à la source de nombre des caractéristiques du foot-business tel qu’on le connaît aujourd’hui. Naming, maillots third1, tournées estivales en Asie ou en Amérique du Nord2 : de nombreuses pratiques aujourd’hui très répandues dans le football européen sont nées ou se sont développées outre-Manche. Confronté à une crise économique qui réduit une part de leurs recettes, certains clubs se tournent plus facilement vers ces pratiques jusqu’alors peu communes.

Du modèle anglais au modèle allemand

La domination sportive anglaise des années 2000 semble aujourd’hui bien moins révolue. Conscients que le football espagnol ne repose que sur la capacité des clubs à se financer auprès des banques, face à un football italien inconstant, l’émergence d’un football allemand « rénové » dans ses pratiques fait que beaucoup d’observateurs se tournent désormais vers le pays le plus peuplé d’Europe occidentale. Stade pleins, clubs loin d’être vides, football offensif : les motifs d’émerveillement sont nombreux pour certains. La finale de Ligue des Champions entre Dortmund et le Bayern Munich n’a fait que renforcer ce sentiment.

Au fond du trou après une piteuse élimination en quarts de finale du mondial 1998 (0-3 contre la Croatie), l’Allemagne a su rebondir sportivement en se donnant les moyens de ses ambitions, via une politique de formation nouvelle qui porte aujourd’hui ses fruits. L’organisation de la Coupe du Monde 2006 a permis un renouvellement des infrastructures tel que l’on compte aujourd’hui bon nombre de stades 5 étoiles UEFA (ou Elite) : Allianz Arena (Munich), Imtec Arena (Hambourg), Olympiastadion (Berlin), Olympiastadion (Munich), Signal Induna Park (Dortmund), Veltins Arena (Gelsenkirchen). A titre de comparaison, seul le Stade de France est certifié 5 étoiles par l’UEFA en France. Avec l’organisation de l’Euro 2016, trois nouveaux stades Elite feront leur apparition en France : le Stade des Lumières (Lyon), et le Vélodrome (Marseille) et le Parc des Princes (Paris), rénovés pour l’occasion. Ce qui placera la France juste derrière l’Espagne (5) et l’Allemagne, devant l’Angleterre, l’Italie ou le Portugal.

Une solidité économique sans commune mesure

Le modèle économique des clubs allemands attire : pour la saison 2011-2012, le chiffre d’affaire total s’élève à un peu plus de 2 milliards d’euros, soit une augmentation de 100% en dix ans. Les résultats sportifs obtenus en 2012-2013 ne pourront que renforcer cette tendance à l’avenir. D’après une étude du cabinet de conseil A. T. Kearney, la Bundesliga est hautement plus rentable et économiquement viable que tous les autres championnats européens. Avec une affluence de 42 620 spectateurs en moyenne3, la billetterie représente 21,2% des recettes des clubs. La part de la publicité et des droits de retransmission est sensiblement proche (26,6 et 26,1%). Contrairement à l’Espagne, où les droits TV sont excessivement faibles pour la majorité des clubs (lire Liga : droits TV pour tous), et à l’Angleterre, où ils représentent une part importante du budget des clubs, les recettes des clubs allemands sont relativement équilibrées, d’où leur stabilité économique.

Economique et sportivement, la Bundesliga semble donc représenter l’idéal vers lequel devrait tendre le football européen dans son ensemble, durement affecté par la crise économique actuelle. Un tel changement prendra forcément du temps. Le déficit cumulé des clubs de Ligue 1 et Ligue 2 atteint cette saison plus de 70 millions d’euros, quand 14 des 18 clubs de l’élite allemande ont généré des profits en 2011-2012 pour un bénéfice net de 55 millions d’euros. Le Borussia Dortmund est l’illustration parfaite de la longueur que prendra un assainissement complet du football français. Au bord du gouffre en 2005, le club de la Ruhr s’est relevé – notamment grâce à l’aide financière du Bayern Munich – et récolte aujourd’hui les fruits de ses efforts, lui permettant de rembourser progressivement tous ses créanciers.

Clubs français : une situation loin d’être catastrophique

En dehors de quelques rares exceptions, la situation française est loin d’être aussi catastrophique que celle de nos voisins italiens, anglais ou espagnols. De l’autre côté des Pyrénées, l’endettement des clubs atteint des sommets4 – les exceptions sont très rares. Hormis le Real Madrid et le FC Barcelone, qui se permettent d’emprunter des sommes énormes grâce à leurs actifs et aux revenus marketing, les clubs ne semblent pas aujourd’hui en mesure de rembourser leurs dettes – combien de millions d’euros le Valencia CF a-t-il déjà coûté au contribuable valencien, propriétaire à 70% du club face à l’insolvabilité de la Fondación Valencia CF ?

L’action de la Direction Nationale du Contrôle de Gestion permet, en France, d’éviter d’en arriver à ce genre d’extrémités. Le Mans, Grenoble ou Strasbourg peuvent en attester. Aussi, ce n’est pas tout le modèle économique du football français qu’il convient de revoir. Avec une moyenne de 19 151 spectateurs la saison dernière, la billetterie ne peut pas, dans l’immédiat, tout solutionner. L’augmentation des recettes passe inévitablement par une amélioration des résultats sportifs. Aucun club français n’est à ce jour parvenu en finale de Ligue Europa depuis Marseille en 2004. Avec un budget ridicule (12M€), le SC Braga l’a poutant fait en 2011.

Une lente progression

La Ligue Europa est certes peu rémunératrice, mais aucun club engagé ne saurait se priver de quelques millions d’euros en plus dans la caisse. Si une réforme des compétitions européennes peut sembler indispensable (lire : La Ligue Europa se meurt, achevons-la !), elle est encore bien loin. Le niveau sportif n’explique pas tout. La formation française demeure aujourd’hui d’un niveau hautement satisfaisant, au contraire du recrutement, souvent abracadabrantesque. S’ils veulent occuper le devant de la scène, les clubs français – ce commentaire ne concerne ni Monaco ni Paris, qui ont très largement les moyens de recruter sans se préoccuper du prix – se doivent d’investir dans le recrutement et la création d’un réseau de scouts de haut-niveau. La formation ne peut pas tout faire, il suffit d’observer les résultats sur plusieurs saisons de l’Athletic Club (Bilbao).

Tout n’est pas à jeter dans le football français, bien au contraire. Il s’agit plus d’un réajustement qu’il convient d’opérer que d’une réforme de profondeur, puisque la situation, certes peu reluisante, est loin d’être alarmante. Certes, le niveau de spectacle de la Ligue 1 est loin de la Bundesliga. Certes, certains matchs sont chiants comme la pluie. L’esprit du football français, dur physiquement et tactiquement, ne changera pas du jour au lendemain. Longtemps stable autour de 2,2 (2,15 en 2005-2006, 2,25 en 2006-2007, 2,28 en 2007-2008, 2,26 en 2008-2009), le nombre de buts marqués à chaque match de Ligue 1 augmente depuis : 2,41 en 2009-2010, 2,34 en 2010-2011, 2,52 en 2011-2012, 2,54 en 2012-2013. Le ratio reste encore loin de la Bundesliga (2,892 buts/match en moyenne sur les 5 dernières saisons) mais tend progressivement à se rapprocher de la Premier League (2,71) ou de la Liga (2,79).

Sportivement, aucune équipe française n’est aujourd’hui en mesure de remporter immédiatement la Ligue des Champions, ni même d’arriver en finale. L’amélioration du niveau du football français ne pourra que résulter d’un mouvement de moyen terme. Economiquement, tout n’est pas parfait, beaucoup reste à faire, notamment concernant la diversification des recettes et, surtout, le contrôle des dépenses. Autre problème : la gestion des supporters. L’acharnement dont font l’objet certains d’entre eux pose une question : veut-on d’un football-spectacle où les supporteurs sont remplacés par des spectateurs ? Il existe sans aucun doute d’autres solutions que les rencontres à huis-clos, qui privent l’équipe d’un soutien, les supporters de leur équipe et le club de rentrées financières.

Des changements, le football français en connaît et en connaîtra d’importants dans les années à venir, c’est indéniable. Reste à savoir quelle sera la nature de ceux-ci. En termes de « réformes », plusieurs pistes peuvent être explorées, sans pour autant faire de la Ligue 1 une Bundesliga bis que certains appellent de leurs vœux, après avoir fait pendant des années la publicité de la Premier League. Chaque championnat a ses spécificités, ce qui ne doit pas empêcher les clubs français de s’inspirer de ce qui peut se faire de mieux ailleurs, sans tomber dans la pale copie. L’herbe n’est pas forcément plus verte chez le voisin.

C.B.

(1) Le désormais célèbre « maillot third » trouve également son origine outre-Manche. Manchester United (Cup 1948) et Arsenal (1950) ont très tôt évolué avec des maillots aux couleurs inédites jusqu’alors. Il faut néanmoins attendre 1988 pour la FA autorise explicitement les clubs a disputer des rencontres avec des couleurs ne correspondant ni à celles portées à domicile, ni à celle portées à l’extérieur. Toutefois, cela reste limité aux cas où les couleurs habituelles des clubs sont trop proches. Dans les années 2000, la pratique se généralise à toute l’Europe, donnant naissance à de nombreux crimes esthétiques – on pense notamment au maillot code-barres orange de l’OM, ou au splendide vert menthos du Barça.

(2) Les clubs anglais ont été les premiers à organiser des tournées estivales en Asie afin de faire croitre encore un peu plus leurs parts de marché sur des territoires à très fort potentiel. En 2003, Liverpool (et le Real Madrid) ouvre le bal. Depuis, Manchester United, Arsenal, Chelsea ou Manchester City ont fait de même. Chine, Malaisie, Indonésie, Singapour : autant de recettes potentielles pour des clubs déjà fortement populaires du fait de la diffusion massive de la Premier League sur le continent asiatique.

(3) Données tirées du graphique comparant les affluences en Europe depuis 1980 réalisé par European Football Statistics.

(4) Au 30 juin 2012 : Real Madrid (590M€), Atlético Madrid (539M€),  FC Barcelone (471M€), Valencia CF (400M€), Espanyol Barcelone (209M€), Villarreal (145M€), etc. C’est (presque) l’ensemble du football espagnol qui vit à crédit.

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Image : Suzanne1172

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