La face cachée du football brésilien

Rio
Par défaut

A un peu moins d’un an de la Coupe du Monde, le Brésil est sur le pont pour faire de celle-ci une réussite. Malgré les moyens hors du commun déployés, tout n’est pas rose au pays du futebol. Loin de là. Rapide tour d’horizon de la situation du football brésilien.

Une partie de la population brésilienne a profité de l’organisation de la Coupe des Confédérations en juin dernier pour faire entendre ses revendications : alors que le pays dépense sans compter1 en vue d’accueillir le Mondial 2014 (et les JO 2016), les services publics (santé, transports, écoles) sont à l’agonie. L’ancien international Romario, aujourd’hui député, en a d’ailleurs fait  son cheval de bataille. La corruption, les lois d’exceptions votées à l’avantage de la FIFA ou des entreprises en charge de la construction des stades et autres infrastructures (exonération de taxes, dégrèvements d’impôts) font bondir de nombreux brésiliens qui étaient loin d’imaginer que la grande fête qu’on leur annonçait tournerait au vinaigre.

Une corruption endémique

Les problèmes du football brésiliens sont toutefois loin de se limiter à ceux liés à l’organisation du Mondial 2014. La corruption gangrène tant le monde politique que la Confédération Brésilienne de Football. Inutile de présenter le CV de ses anciens présidents João Havelange ou Ricardo Texeira (lire : « Qatargate » : une goutte d’eau dans un océan de corruption). Récemment, c’est une affaire de détournement de fonds perçus par la CBF suite à des matchs amicaux (près de 8 millions d’euros) au profit de plusieurs entreprises détenues par le président du FC Barcelone Sandro Rosell qui a fait l’actualité.

Face à cette corruption endémique, certains comme Romario en appellent directement à l’Etat et à la président Dilma Rousseff pour « faire un gros ménage » à la CBF. Les détournements de fonds mis au jour jusqu’à aujourd’hui ne sont, toujours selon Romario, qu’une partie émergée de l’iceberg. Marcos Guterman, journaliste brésilien et auteur de l’ouvrage O futebol explica o Brasil (non traduit à ce jour), explique sans détour : « la CBF est une boîte noire, un royaume impénétrable. Sans aucun contrôle, de publication de comptes ni d’audit externe ». Le successeur de Ricardo Texeira, José Maria Marin, est lui aussi au cœur de la polémique².

Gestion catastrophique et dettes massives

Outre la corruption, c’est également la gestion du football brésilien dans son ensemble qui pose problème. Alors que le pays connaît depuis plusieurs années une situation économique plus que favorable, les clubs professionnels sont lourdement endettés, et ce du fait notamment d’une gestion plus que discutable. Selon les différentes estimations, la dette cumulée de clubs est comprise entre 4 et 5 milliards de réais (soit entre 1,3 et 1,6 milliards d’euros), dont 3 milliards (953 millions d’euros) uniquement dus au fisc brésilien. Loin d’être dans une situation aussi catastrophique que celle de l’Etat espagnol qui exige désormais que les clubs lui remboursent les arrières d’impôts et cotisations diverses (lire : Le Deportivo La Corogne, énième symptôme d’un football espagnol en crise), l’Etat fédéral envisage d’amnistier les clubs concernés, tout en réformant le fonctionnement et la gestion du football brésilien.

65% de cette dette fiscale ne concerne que 5 clubs : Botafogo (153,5M€), Fluminense (120,7M€), Vasco de Gama (120,4M€), Atletico-MG (113,7M€) et Flamengo (105,9M€)3. Ces dettes continuent d’augmenter, et ce bien plus vite que l’inflation (+19% par an). Les impayés de salaires se multiplient dans certains clubs. Par la voix de son ministre des Sports, le gouvernement fédéral « reconnaît que la situation de certains clubs de football professionnels brésiliens connaissent une situation difficile ». En l’échange d’une participation à divers programmes sociaux en vue des JO 2016, cette loi vise à permettre aux clubs de renégocier leur dette. Si cela ressemble fort à une amnistie, le Gouvernement assure que ce n’est absolument pas le cas.

Toutefois, le projet de loi ne se limite pas à cette question du traitement des dettes. Non, il va plus loin et pourrait bien être à l’origine d’une véritable révolution : à partir de 2016, les droits économiques et fédératifs des joueurs ne pourront plus être possédés par des fonds d’investissements ou des entreprises, comme c’est actuellement le cas. En d’autres termes, les clubs ne pourront plus posséder dans leur effectif que des joueurs qu’ils ont les moyens de payer. Afin d’éviter un pillage en règle du football brésilien par les clubs européens, l’entrée en vigueur de cette mesure, si elle est adoptée, sera échelonnée. Les clubs brésiliens bénéficieront d’un certain délai afin de mettre de l’ordre dans leurs comptes et d’assainir leurs méthodes de gestion.

Des stades désertés

Comme en Europe, les dettes font désormais partie du paysage au Brésil. Les clubs cherchent eux aussi à augmenter le montant de leurs recettes. A ce jeu-là, ce sont les droits TV qui rapportent le plus. 40% des recettes des Corinthians – le club le plus « riche » du championnat brésilien – proviennent des droits de retransmission (138 millions d’euros). A côté de cela, l’affluence moyenne dans les stades ne cesse de diminuer (seulement 12 900 spectateurs en  moyenne par match), alors que le nombre de téléspectateurs, lui, augmente. En cause ? La violence omniprésente dans les stades (155 morts entre 1988 et 2013 selon le magazine Lance!). L’augmentation des prix – en 10 ans, le prix moyen du billet le moins cher a été multiplié par 4 (de 9,50 à 38 réais, soit de 3€60 à 14€50) selon le cabinet Pluri – et la faible qualité des services proposés au stade sont également en cause.

A un an de sa coupe du Monde, le Brésil fait face à un défi énorme. Il s’agit tant de parvenir à organiser un mondial digne de ce nom duquel ne serait pas exclue la majorité des brésiliens que de réformer un système au bord du gouffre. Réformer, refondre, repenser : c’est ce dont a besoin un système aujourd’hui  gangréné par la corruption, une gestion catastrophique et une violence endémique.

C.B.

(1) Le budget initial (8,23 milliards d’euros) est aujourd’hui largement dépassé (9,7 milliards d’euros). La Coupe du Monde 2014 sera la plus chère jamais organisée, avec un budget trois fois plus élevé que le Mondial 2006 en Allemagne.

(2) Accusé d’être impliqué, en tant que gouverneur de São Paulo sous la dictature militaire (1964-1985), dans la disparition et l’assassinat du journaliste Vladimir Herzog, une pétition réclamant sa démission a recueilli plus de 54 000 signatures.

(3) La dette totale de Flamengo est, selon diverses estimations, de 750 millions de réais (238,2 millions d’euros).

A lire également sur le sujet :

Image : Fabiana Ross

Advertisements

Une réflexion sur “La face cachée du football brésilien

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s