Athletic Bilbao : plus qu’un club ? – Nationalisme basque et football

Ikurriña Athletic Real Sociedad
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Dans l’imaginaire collectif, Athletic Bilbao et nationalisme basque sont fortement imbriqués. La philosophie du club de ne faire jouer que des joueurs basques (ou presque, on le verra) n’y est pas étrangère. Certains voient même en l’Athletic Club – son nom officiel – un représentant de l’identité et de la culture basque. Retour sur plus d’un siècle de relations entre nationalisme basque et football bilbayen bien plus complexes qu’il n’y paraît.

L’Athletic prend forme à la fin du XIXème siècle à Bilbao, il naît formellement en 1903 suite à la fusion de deux clubs créés quelques années plus tôt par des ouvriers anglais des chantiers navals de Bilbao. Ses couleurs, blanc et rouge, seraient d’ailleurs dues, selon certains, à l’origine de ces ouvriers, pour la plupart originaires de Southampton et Sunderland. C’est également à la fin du XIXème siècle que le nationalisme basque dit moderne prend forme sous la plume de Sabino Arana Goiri. En 1898, il crée le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV), défendant une idéologie raciste, xénophobe et ultra-catholique. Idéologie de laquelle le PNV actuel s’est largement détaché.

La politique de recrutement de l’Athletic : entre nationalisme et pragmatisme

Certains considèrent l’Athletic comme le pendant basque du Barça et de son « Mes que un club », d’autant plus depuis la finale de Copa del Rey 2009 au cours de laquelle l’hymne espagnol avait très largement conspué et hué par les supporters des deux équipes. L’Athletic représenterait-il, un peu à l’image du Barça, une sorte d’équipe « nationale » officieuse du Pays Basque ? La politique de recrutement du club joue sans doute ici un grand rôle. Le club de Bilbao ne recrute que des joueurs basques – ou presque. En vérité, les critères initiaux de recrutement se sont très largement assouplis. Retenant dans un premier temps (dès 1919) la « pureté du sang » – dans la droite ligne de l’idéologie raciste d’Arana et du PNV des origines, passant par la suite à la règle du lieu de naissance durant le régime franquiste, puis à celle des grands-parents (1) et enfin celle en vigueur actuellement permettant au club d’attirer des joueurs de n’importe quelle nationalité pourvu qu’ils aient été formés dans un club du Pays Basque. Ces dernières années, certains au club ont envisagé la possibilité de recruter des joueurs d’ascendance basque lointaine (2), mais l’idée a été rapidement écarté. Pour le moment ? Finalement, le caractère strictement basque de l’Athletic s’est très largement dilué, ce qui rend plus « difficile » la reconnaissance du club comme l’étendard d’une identité basque – très largement contestée en Guipúzcoa où la population soutien très largement le rival de la Real Sociedad.

Lorsque l’on regarde parallèlement l’histoire du club et celle du nationalisme basque moderne tel que porté jusqu’en 1959 (3) par le PNV, on note une évidente proximité. A titre symbolique, le tout premier lehendakari (4) José Antonio Aguirre a porté les couleurs de l’Athletic lors de sa jeunesse avant d’embrasse une carrière politique, principalement vécue en exil à Paris, où il mourut en 1960. Les premiers présidents de l’Athletic – Ramón Aras-Jaúregui (1906-1908), Alejandro de la Sota Eizaguirre (1911-1917), José María Villalonga Medina (1922-1923) – étaient tous liés (directement ou non) au PNV. Dernièrement, José Maria Arrate ou Pedro Aurtenexte n’ont jamais caché être militants du PNV. Selon un baromètre du CIS (l’INSEE espagnol) de 2007, 67% des électeurs du PNV sont des supporteurs de l’Athletic.

L’Athletic, unique et véritable représentant du Pays Basque ?

Ainsi l’Athletic se considère-t-il comme le représentant du « peuple basque » dans son ensemble, affirmant clairement son rôle bien au-delà du simple terrain sportif. A l’image du Barça en catalogne, le club de Bilbao se considère comme étant « plus qu’un club ». En 1994, José María Arrate, alors président du club, va plus loin : « l’Athletic est plus qu’un club de football, c’est un sentiment, quelque chose qui échappe à toute analyse rationnelle. Nous ne souhaitons rien d’autre pour les fils de cette terre que de représenter notre club, et ce faisant, nous nous affirmons comme une entité sportive, et non comme un vulgaire business. Nous souhaitons transformer nos joueurs en hommes, non en simples footballers. A chaque fois qu’un joueur issu de la Cantera débute en équipe première nous avons le sentiment d’avoir atteint l’objectif fixé, en respectant les idées de nos fondateurs et ancêtres ».

Toutefois, cela ne permet en aucun cas, selon J. Castillo (5), d’affirmer que l’Athletic représente le Pays Basque. D’après lui, rien ne viendrait corroborer l’idée selon laquelle l’Athletic représente l’ensemble des basques, principalement parce que définir l’identité basque relève (quasiment) de l’impossible et que l’Athletic a également des supporteurs qui ne sont en rien des nationalistes. Pour preuve, les quotidiens (très) conservateurs que sont La Razón et ABC soutiennent activement la politique de recrutement du club. La Real Sociedad, le club de San Sebastián, et l’Osasuna, celui de Pamplune, revendiquent eux aussi leur part dans la représentation du Pays Basque. Une chose rapproche Atheltic et Real Sociedad : le club donostien, lui aussi, a très longtemps mené une politique de recrutement très particulière, excluant spécifiquement les joueurs espagnols pour n’accepter dans ses rangs que des basques et – différence principale avec l’Ahtletic – des étrangers. Beaucoup parmi les supporters, joueurs et dirigeants de la Real dénoncent l’OPA que mènerait l’Athletic sur l’identité basque. L’Osasuna quant à lui demeure le seul club de professionnel espagnol à porter un nom en euskara, la langue basque (6).

Le nationalisme basque et le football au Pays Basque

Le militantisme nationaliste basque se retrouve également parmi les supporters de ces clubs. D’abord parce qu’une certaine proportion d’entre eux se retrouve dans le vote nationaliste, qu’il soit en faveur de l’historique PNV ou de son opposant de gauche, Amaiur (7). Un élément symbolique est à retenir : en 1975, quelques jours à peine après la mort de Franco, les capitaines de l’Athletic et de la Real déploient avant le match opposant leur deux équipes l’ikurriña, le drapeau basque, pourtant interdit par les lois alors en vigueur (voir la photo qui illustre cet article). Cet événement démontre que si l’Athletic est le seul à arborer un équipement aux couleurs de l’ikurriña, il lui est impossible de s’en attribuer toute la symbolique.

Le groupe Indar Gorri, rassemblant des hinchas de l’Osasuna, a fait du nationalisme basque l’un de ses piliers. Politiquement proche de la gauche indépendantiste, il a été créé en 1987 et regroupe environ 1000 membres (adhérents et sympathisants). Il est notamment proche d’un autre groupe de supporters, de la Real Sociedad cette fois, la peña Mujika Taldea. Une peña de l’Athletic est également connue pour être proche du nationalisme. Il s’agit d’Herri Norte Taldea, groupe rival des deux évoqués précédemment, politiquement très proche de l’extrême gauche nationaliste. Enfin, on retrouve également une peña proche du nationalisme basque parmi les supporters du Deportivo Alaves, Eztanda.

Ainsi semble-t-il logique d’affirmer que l’Athletic ne représente en aucun cas l’identité basque dans son ensemble – si tant est que l’on puisse définir exactement l’identité basque. Pour autant, il semble bien que le club de Bilbao soit intimement lié au nationalisme. Son lien avec le PNV ne peut absolument pas être nié, tant il est ancré dans l’histoire du club. Le lien, à la fois institutionnel et idéologique, bien que moins évident qu’au début du XXème siècle, demeure ancré dans l’imaginaire collectif, et de nombreux éléments objectif, eux, abondent dans ce sens. Ainsi des secteurs du PNV ont-ils fortement soutenu Josu Urrutia lors des dernières élections à la présidence du club en 2011. Comme l’expliquait Florencio Dominguez, chef de l’agence Vasco Press, au Monde en 2009 : « Le PNV contrôle tout, de l’Athletic Bilbao aux caisses d’épargne. Il a structuré toute la société ».

C.B.

(1) Pour jouer dans l’équipe, le footballeur devait avoir au minimum des grands-parents basques, c’est-à-dire nés dans l’une des 7 provinces d’Euskal Herria (Biscaye, Alava, Guipúzcoa, Navarre, Basse-Navarre, Soule et Labourd).

(2) Cette nouvelle règle aurait permis au club de recruter des joueurs latino-américains. L’immigration basque en Amérique Latine a été très importante tout au long de la colonisation, puis au moment de la guerre civile. Selon des estimations, 2% des mexicains, 10% des argentins et environ 20% des chiliens auraient des origines basques.

(3) En 1959, des militants issus des jeunesses du PNV fondent ETA, groupe terroriste dont l’idéologie s’éloigne rapidement de celle du PNV, reprenant des thématiques révolutionnaires et marxistes en vogue parmi les guérillas de l’époque.

(4) Chef du Gouvernement basque, poste créé suite à l’adoption en 1936 par la IInde République du Statut d’Autonomie de Guernica.

(5) Auteur de The concept of loyalty and the challenge of internationalisation in post-modern Spanish Football, in International Journal of Iberian Studies, vol.20, nº 1, 2007, pp. 23-40.

(6) « Osasuna » signifie « santé »

(7) Amaiur est une coalition de la gauche « abertzale », c’est-à-dire indépendantiste. Elle est formée par divers partis suite à une série d’interdictions prononcées par le Tribunal Constitutionnel espagnol en application de la Ley de Partidos. Cette loi prévoit l’interdiction de tous les partis ne condamnant pas explicitement le terrorisme, et notamment celui d’ETA. Herri Batasuna, bien connu, fut l’un de ces partis interdits.

Note : le titre signifie « Athletic Bilbao : plus qu’un club ? »

También existe una versión en castellano de este artículo.

Références et sources :

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4 réflexions sur “Athletic Bilbao : plus qu’un club ? – Nationalisme basque et football

  1. Bonsoir, j’ai bien aimé cet article, tu décris bien l ‘athmosphère du club er sa phylosophie particulière, on voit clairement que vous avez des amples conaissances sur le sujet. Cependant, en comparant Barcelone et Athletic même si les deux ont une grande partie de leurs supporteurs qui s ‘identifient avec le nationalisme, le Barcelone est beacoup plus politisé. Chez le Barça c’est très commun porter des symboles et même organiser des meeting politiques soutenus par le propre club. Par contre chez l ‘Athletic on retrouve des présidents nationalistes et non nationalistes, par exemple Macua plus prôche au PP. Puis l’Athletic comme club réspecte davantage la divérsité des ses supporteurs et ne souttient pas officilèmment des idèes nationalistes par respect à ses « socios » parmis lesquels il y a certains personnages ouvèrtement anti-nationalistes. Athletic répresente un symbole d’union entre tout les vizcainos independemment de l’ idéologie politique de chacun et aussi entre tout ses supporteurs dand le reste de l’Espagne et du monde qui admirent ce côté romantique. Salut!

    • Oui, je citais l’exemple Barcelonais justement parce qu’à peu de choses près, c’est l’exemple type du club « politisé » – même si Sandro Rosell fait tout pour rester à distancer de la politique, dangereusement pour le business. Le Barça a une histoire différente de l’Athletic, parce qu’il est au coeur du catalanisme. La proximité du club avec Jordi Pujol, ou celle d’anciens dirigeants ou joueurs avec certains partis indépendantistes (CiU, ERC) abonde dans ce sens.
      La principale différence, c’est également le fait que le Barça ne « subit » pas une concurrence régionale comme celle de la Real Sociedad. L’Espanyol est loin d’avoir une telle aura, ce qui laisse le champ libre au Barça pour représenter en quelque sorte la Catalogne. L’existence de la Real Sociedad « restreint » l’influence de l’Athletic à la Biscaye. Le Barça souffre d’une concurrence beaucoup moins frontale, d’où sa certaine « hégémonie » sur le catalanisme.
      Merci de ton commentaire en tout cas !

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