Real Sociedad et nationalisme basque

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Le football a toujours été l’un des canaux d’expression privilégiés pour le(s) nationalisme(s), que ce soit jadis en URSS ou aujourd’hui en Espagne. De l’autre côté des Pyrénées, on pense souvent au nationalisme catalan, qui n’hésite pas à brandir la senyera pendant des matchs du FC Barcelone, notamment, ou au nationalisme basque. On relie souvent ce dernier à l’Athletic, le club de Bilbao, pour autant, la Real Sociedad, le club de San Sebastián ne saurait être exclu d’une analyse de l’importance de l’abertzalisme et de son influence sur le football en Euskal Herria.

Lorsqu’on évoque l’Athletic Bilbao, on pense invariablement à sa politique de recrutement si particulière, qui veut que seuls des joueurs basques (ou formés au Pays Basque) puissent porter le maillot des leones (pour de plus amples informations sur le nationalisme basque et l’Athletic, lire Athletic Bilbao : klub bat baino gehiago ? – Nationalisme basque et football). A l’instar de son rival biscayen, la Real Sociedad a longtemps pratiqué une politique de recrutement discriminatoire, n’acceptant que les joueurs basques. Cette politique trouve son premier point d’inflexion avec le recrutement de l’irlandais John Aldridge en 1989. Depuis 1962, aucun joueur étranger n’avait porté le maillot txuri-urdin, la Real Sociedad ayant alors décidé de s’appuyer très majoritairement sur son centre de formation, avec des résultats plus que satisfaisants (un titre de champion de D2 en 1967, deux titres de champion en 1981 et 1982, une Coupe en 1987 et une Supercoupe en 1983).

La fin progressive de la politique de recrutement 100% basque

Quatre ans avant l’arrivée de John Aldridge, le gallois John Toshak devenait le premier entraîneur non-basque de la Real Sociedad depuis la Guerre Civile (1936-1939). Avant lui, seuls le hongrois Lippo Hertzka (1923-1926) et l’anglais Harry Lowe (1930-1935) avaient entraîné l’équipe basque. Suite à l’arrivée d’Aldridge, de nombreux joueurs étrangers ont rejoint San Sebastián au fil des ans. Parmi eux, on peut notamment citer Kevin Richardson (1990-1001), Darko Kovačević (1996-1999, puis 2001-2007), Valeri Karpin (1994-1996, puis 2002-2005) ou encore Claudio Bravo (depuis 2006). Cependant, il a fallu attendre 2002 pour qu’un joueur espagnol sans aucune ascendance basque intègre la Real Sociedad : le défenseur central d’Oviedo, Sergio Boris est recruté contre 1,6 millions d’euros, mettant fin à une politique existant depuis 1962. Contrairement à l’Athletic, il convient toutefois de noter que cette politique de recrutement exclusivement basque (puis basque et étrangère) de la Real n’existait aucunement avant 1962, des joueurs espagnols non basques ont porté le maillot txuri-urdin dans les années 1930, 1940 ou 1950.

La force de la symbolique nationaliste

Au-delà de la politique de recrutement, d’autres éléments sont importants lorsqu’il est question des liens entre nationalisme basque et Real Sociedad. Deux événements ne peuvent être ignorés. L’un d’eux date de 1975, année charnière pour l’Espagne contemporaine puisqu’elle voit la mort du dictateur Francisco Franco. Quelques mois avant son décès, il avait fortement influé sur la « justice » espagnole afin de faire condamner à mort cinq etarras, provocant l’indignation à l’étranger, parmi les opposants en exil ou même le Pape Paul VI. Le 27 septembre, les cinq condamnés à mort sont exécutés. Le dimanche suivant, l’Athletic comme la Real Sociedad joueront en arborant un brassard noir en signe de deuil. Deux mois plus tard, le 20 novembre, Franco meurt. Un an plus tard, le 6 décembre 1976, lors du derby opposant les deux principales équipes basque au stade d’Atocha, les capitaines brandissent l’ikurriña, le drapeau basque, dont l’exhibition était strictement interdite par les lois franquistes. Ce n’est que quelques semaines plus tard que celle-ci sera légalisée (le 17 janvier 1977). La symbolique du geste est particulièrement important, spécialement à une époque où l’ensemble des symboles régionalistes étaient strictement prohibés, depuis les drapeaux jusqu’à l’emploi des langues régionales en public.

A aucun moment la Real Sociedad n’a laissé le monopole de la représentation du Pays Basque à son rival biscayen de l’Athletic. Au sein de la sélection « nationale » non-officielle basque, les joueurs des deux équipes se côtoient. Si la majorité de ses joueurs sont issus de l’Athletic – qui applique encore aujourd’hui une politique de recrutement restrictive – certains joueurs de la Real Sociedad sont systématiquement ou presque appelés. Parmi eux, on peut notamment citer le capitaine txuri-urdin, Xabier Prieto, ou encore Ion Ansotegi, Iñigo Martinez et Jon Agirretxe. En 2008, une polémique avait agité le Pays Basque : dans une pétition signée par 165 joueurs, la fédération basque réclamait la reconnaissance officielle de son existence. A l’époque, l’initiative avaient été violemment rejetée par les partis constitutionnalistes (PP et PSOE). Parmi ses signataires, on retrouvait notamment une douzaine de joueurs de la Real Sociedad.

Beaucoup considèrent la Real Sociedad comme le représentant du Guipuscoa, face au biscayen Athletic. La Diputación (échelon administratif, équivalent espagnol des départements français) a d’ailleurs rapidement compris l’importance que pouvait avoir la Real dans la promotion de la langue et de la culture basque. Lors de la saison 2010-2011, celle de la remontée en Liga, l’équipe arborait un sponsor maillot particulier : on pouvait lire sur les maillots txuri-urdin « Gipuzkoa, euskararekin bat » (« Un Guipuscoa en euskara »). A l’origine de cette campagne de promotion à 1,2 millions d’euros, la Diputación forale de Guipuscoa. Cette campagne, comme de nombreuses autres, menées également par les diputaciones forales des autres provinces d’Euskadi (Alava et Biscaye), avait pour principal but la promotion de la langue basque dans tous les secteurs de la société basque, particulièrement en Guipuscoa.

Supportérisme et partis politiques nationalistes

Lorsqu’on s’intéresse aux supporters de la Real Sociedad, plusieurs tendances sont à souligner. Contrairement aux hinchas de l’Athletic, le vote nationaliste est moins présent : si en 2007 68,% des électeurs votant pour le PNV (Parti Nationaliste Basque) soutenaient l’Athletic, seuls 18,2% d’entre eux soutenaient la Real Sociedad. Les résultats sont moins flagrants, et les données récoltées par l’étude du CIS (le Centre d’Etudes Statistiques espagnol) ne permettent pas, en ce qui concerne la Real Sociedad, de dresser un panorama satisfaisant des opinions politiques des supporters du club txuri-urdin. La seule conclusion que l’on peut tirer est que les supporter de la Real votent plus pour le PNV que ceux des autres clubs espagnols (Athletic mis à part). L’étude ne nous permet pas de tirer la moindre conclusion en ce qui concerne le vote pour les partis de la gauche abertzale – qui a, depuis 2007, très largement évolué. Malheureusement, depuis 2007, aucune étude du CIS ne s’est intéressée en particulier aux opinions politiques des espagnols suivant assidûment le football.

Les liens entre la Real et les institutions basques

Si les divers présidents de l’entité txuri-urdin n’ont jamais exprimé publiquement leur appartenance au PNV – au contraire de ceux de l’Athletic Bilbao – plusieurs éléments nous permettent d’affirmer que des liens existent entre le plus vieux parti nationaliste basque et le club de San Sebastián. A plusieurs reprises, la Diputación forale de Guipuscoa a été accusée de favoriser la Real Sociedad, que ce soit par le report de certaines dettes (report d’une dette de 6,4 millions d’euros en 2012) ou le financement du club au travers du sponsoring (en 2005, puis en 2010, afin – officiellement – de promouvoir la langue basque, on l’a vu plus haut). A chaque fois, le PNV était majoritaire au sein de la Diputación. A plusieurs reprises, ces aides ont été dénoncées par la Cour des Comptes espagnole. L’autre mouvement nationaliste, Bildu (issu de la gauche abertzale) n’a cessé de dénoncer ces arrangements, sans pour autant condamner directement la Real Sociedad, préférant concentrer ses attaques contre son rival politique.

Tout récemment, la Communauté Autonome basque, dirigée depuis 2012 par le PNV, a accordé à la Real une aide de 10 millions d’euros afin d’aider le club dans le financement de la rénovation de son stade d’Anoeta. Le lehendakari Iñigo Urkullu a, à cette occasion, justifié cette aide d’une manière relativement surprenante puisque s’appuyant sur des données et des documents qui lui ont été fournis par la Real Sociedad elle-même. Selon le club, ce nouvel Anoeta permettrait une augmentation de revenu d’environ 12,9 millions d’euros « comme conséquence directe de la rénovation ». Cependant, aucune étude indépendante n’est venue infirmer ou confirmer les chiffres avancés par le club de San Sebastián. Assez étonnant dès lors qu’il est question d’un investissement loin d’être négligeable, bien que toutefois inférieur à l’aide accordée par le Gouvernement basque à l’Athletic pour la construction du nouveau San Mamés (50 millions d’euros) ou aux 14 millions débloqués pour la construction de la Fernando Buesa Arena de Vitoria-Gasteiz, la salle dans laquelle évolue l’équipe de basket du Saski Baskonia.

Si à première vue les liens entre nationalisme basque et la Real Sociedad paraissent moins évident que ceux entre l’abertzalisme et l’Athletic Bilbao, il serait mensonger de les nier. L’appellation « Real » peut induire en erreur, mais elle ne saurait occulter la réalité. Cela dit, comme pour l’Athletic, il serait bien hasardeux de comparer la situation de la Real avec celle du FC Barcelone en Catalogne. Si le Barça s’est volontairement considéré comme une entité extra-sportive à part entière (« mès que un club »), ce n’est absolument pas le cas de la Real Sociedad. Il est plutôt ici questions de liens que l’on qualifiera de « subtils », sans pour autant les nier.

C.B.

Petit « lexique » indispensable :

  • Txuri-urdin signifie bleu et blanc ;
  • Abertzale pourrait se traduire par patriote. Dans un sens plus large, on qualifie d’abertzale les partis nationalistes. L’article utilise le mot en tant que synonyme de nationaliste/nationalisme basque ;
  • Euskal Herria est l’expression par laquelle la langue basque désigne le Pays Basque, tant français qu’espagnol. Pour parler du seul côté espagnol, on préférera le terme Euskadi, qui désigne la Communauté Autonome du Pays Basque.
  • Le lehendakari est le Président du Gouvernement basque.
  • Enfin, l’euskera est la langue basque.

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