Catalogne, Pays Basque : pourquoi des équipes nationales ?

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Comme beaucoup d’autres territoires et régions non-indépendants, la Catalogne et le Pays Basque possèdent chacun une équipe nationale. Comme l’Île de Man, le Québec, Zanzibar ou le Comté de Nice, les deux « nationalités historiques » ainsi que les définit la Constitution espagnole de 1978, bien que non affiliées à la FIFA, disputent des matchs, principalement amicaux contre d’autres équipes par forcément non-reconnues par l’institution du football international. L’existence de ces équipes pose immédiatement une question : à quoi servent-elles concrètement ? Entre symbole et nationalisme, tentative d’explication.

Dès le début du XXème siècle, la Catalogne (premier match disputé en 1904, contre l’Espanyol Barcelone) et le Pays Basque (1915, contre la Catalogne justement) ont créé des sélections – à ce titre, les dénominations officielles actuelles (Selecció de futbol de Catalunya et Euskal Herriko futbol selekzioa) ne comprennent à aucun moment l’adjectif « national ». Il faut toutefois noter que ces équipes étaient alors monnaie courante en Espagne : chaque région (Catalogne, Asturies, Galice, « Centre », « Nord », etc.) avait son équipe. A ce titre, ces équipes ont disputé entre 1914 et 1926 la Coupe du Prince des Asturies (du nom de l’héritier de la Couronne). Il convient donc de garder à l’esprit que la création de ces équipes ne s’inscrit initialement pas dans une démarche strictement nationaliste : c’est un mouvement qui touche toute l’Espagne, uniformément.

Le coup d’Etat des 17 et 18 juillet 1936, les trois années de guerre civile et les presque 40 ans de dictature qui ont suivi ont porté un sérieux coup d’arrêt au développement du régionalisme en Espagne. Le régime franquiste appuyant sa politique sur un centralisme exacerbé et une obsession pour l’unité nationale espagnole (« España Una »), il n’est guère étonnant que la politique de castillanisation se soit accompagnée d’une répression à l’encontre des « nationalités historiques » espagnoles, y compris sur les terrains de football.

Au cours de la Guerre Civile (1936-1939), le lehendakari (président du gouvernement basque) José Antonio Aguirre, lui-même ancien joueur de l’Athletic, décide de mettre sur pied une sélection afin de récolter des fonds pour soutenir le camp républicain. L’équipe a joué un total de 20 matchs, notamment contre l’Olympique de Marseille, le Dinamo Kiev ou encore le Dinamo Moscou – il convient de noter qu’une bonne partie de ces matchs ont été disputés contre des équipes soviétiques, l’URSS étant le seul Etat à soutenir (timidement) le camp républicain. Après la chute de Bilbao le 19 juin 1937, l’équipe s’exile au Mexique, participant notamment au championnat amateur mexicain lors de la saison 1938-1939.

Entre 1939 et 1979, l’équipe du Pays Basque n’a plus disputé le moindre match. L’équipe catalane, elle, est parvenue à continuer à jouer sous divers noms (Selección de Barcelona, etc.), mais sans jamais porter le nom de Selecciò de Catalunya. Il faut attendre 1976 pour que la Selecciò retrouve les terrains, lors d’un match contre l’URSS disputé au Camp Nou (1-1). Depuis, les deux sélections ont joué une vingtaine de matchs chacune. Il est toutefois intéressant de noter que l’engouement pour ces équipes est assez récent : celle du Pays Basque n’a joué que 12 matchs entre 1979 et 2000, et celle de Catalogne, seulement 7. Depuis 2000, elles jouent au moins un match par an. Sur cette même période, le vote autonomiste et indépendantiste tourne autour des 45% en Catalogne (en agrégeant les scores de CiU et ERC), et entre 40 et 55% en Euskadi (PNV et partis de gauche nationalistes).

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Peut-on pour autant relier le regain d’intérêt pour les sélections et le vote nationaliste ? Cela semble difficile à dire en l’absence de véritables études sociologiques sur le sujet. Néanmoins, il est possible de s’intéresser à l’instrumentalisation politique de ces équipes. En 2006 par exemple, un match a opposé les sélections de Catalogne et d’Euskadi, sous le slogan « Unis pour la paix ». L’affiche de ce match indiquait notamment « Estàs convocat », qui dans ce contexte peut se traduire par « tu es convié », mais qui, sans équivoque, se réfère au domaine du politique, puisque « convocat » peut également s’entendre dans un sens relatif à la convocation d’élections. L’affiche indiquait également « aquel partit l’hem de jugar tots », ce qu’on pourrait traduire par « nous devons tous jouer ce match », autre référence pouvant être comprise dans un sens plus politique. Sportivement parlant, le match s’est achevé sur un score de 2-2.

Dans le contexte actuel assez tendu entre le Gouvernement central et le Govern de la Generalitat de Catalogne, c’est un autre match entre les sélections catalane et basque qui se prépare et sera disputé le 28 décembre prochain au Camp Nou, officiellement en hommage au premier match disputé le 3 janvier 1915 à San Mamés et qui s’était achevé sur le score de 6-1 pour la sélection basque. Le match servira-t-il, comme celui disputé en 2007, à faire étalage des revendications nationalistes dans le domaine du sport ? En 2007, les deux équipes avaient déployé une grande banderole en basque et en catalan réclamant une reconnaissance officielle (par la FIFA, donc), sous le slogan : « Une nation, une sélection » (« Euskal Herria-Catalunya. Nazio bat, selekzio bat. Una nació una selecciò »). Il est intéressant de noter que contrairement aux revendications nationalistes, jamais le Tribunal Constitutionnel espagnol n’a reconnu l’usage du terme « nation », quand la Constitution de 1978 reconnaît, elle, des « nationalités historiques ».

Sans surprise, la France ne s’est jamais vraiment sentie concernée par la question de ces sélections régionales basque et catalane (seuls quelques joueurs français ont joué avec leur maillot). Par ailleurs, les revendications des équipes visent principalement la Fédération Royale Espagnole de Football, et non la FFF. L’explication tient sans doute à la faiblesse du sentiment nationaliste dans les parties françaises de ces régions, qui elle-même est due à plusieurs facteurs dont l’exposition serait trop longue. Brièvement, on peut notamment citer les politiques d’unité nationale et de promotion de la langue française de la IIIème République.

Pour conclure, il est intéressant de noter que les revendications politiques de ces équipes sont intimement liées, même si elles n’y sont pas forcément inféodées, à la sphère politique nationaliste, quelle que soit son orientation politique, qu’elle soit séparatiste ou simplement autonomiste. Ces matchs donnent lieu à une célébration de l’identité nationale (ou subnationale selon le point de vue), de ses symboles (hymne, drapeau). Leur rôle social est indéniablement important pour les mouvements nationalistes, qui ont rapidement compris l’intérêt qu’ils pourraient retirer des matchs de ces sélections, particulièrement lorsqu’ils opposent des équipes recherchant les mêmes buts, comme c’est le cas pour celles de Catalogne et d’Euskadi.

C.B.

Sur le même sujet, vous pouvez consulter notre dossier consacré au nationalisme dans le football. Plusieurs articles abordent notamment les questions relatives aux nationalismes basque et catalan.

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