L’affaire Benzema et ses conséquences (extrasportives) pour l’équipe de France

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Après sa mise en examen dans la désormais célèbre affaire de la « sextape » dans laquelle il est poursuivi des chefs de complicité de tentative de chantage et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement, et malgré la levée du contrôle judiciaire qui l’empêchait d’entrer en contact avec Mathieu Valbuena, victime dans cette affaire, Karim Benzema, déjà suspendu depuis plusieurs mois d’équipe de France sur décision du président de la FFF, Noël Le Graet, ne verra pas non plus l’Euro. Il l’a annoncé hier sur Twitter, la FFF l’a confirmé. Au-delà de l’espèce, le traitement médiatique et les réactions nombreuses intervenues depuis la fin 2015 illustrent bien comment la perception du rôle et de l’image de l’équipe de France ont changé depuis 2010.

Sans revenir sur le fiasco de la Coupe du Monde 2010 en Afrique-du-Sud, il est évident et communément accepté que Knysna marque un basculement dans la perception qu’a le public de l’équipe nationale. On se souvient des réactions outrées qui avaient suivi l’éviction de Nicolas Anelka et la « grève » qui lui avait consécutive. Entre ceux qui voulaient bannir à vie ceux qui avaient refusé de sortir du bus, une ministre accusant nommément ou presque certains joueurs d’avoir un comportement de « petits caïds », l’échec sportif des Bleus passait au second plan, et le bus devenait une affaire d’Etat.

Cet événement est fondateur, car il marque à mon sens une reconfiguration évidente de la relation entre les Bleus et le public français. Après le 12 juillet 1998, l’équipe de France personnifiait une forme de réussite sportive et sociale, un marqueur d’union – sans que l’on puisse toutefois nier une certaine défiance qui de tout temps existé, au contraire d’autres pays où l’équipe nationale est involontairement investie d’une mission sociale bien plus forte, il suffit de penser au cas de la Belgique : certaines mauvaises langues diront que le Roi et les Diables rouges sont le dernier symbole d’union entre Flamands et Wallons. Le fiasco de 2002 en Corée du Sud avait montré à quel point cette relation était fragile, mais la campagne parfaite de qualification à l’Euro 2004 semblait les avoir comblées – ou plutôt masquées.

En 2006, l’équipe de France semblait à nouveau avoir renoué avec son public. « Semblait », car les critiques ne sont jamais loin. Quand les joueurs semblent perdre définitivement pied avec la réalité en 2010 à Knysna, la rupture est clairement consommée. Les nombreuses réactions politiques étaient, pour une bonne partie, évidemment exagérées, mais pas forcément en décalage avec l’opinion publique. L’opinion publique a depuis longtemps une relation particulière avec les Bleus, très largement conditionnée à leurs résultats sportifs – je pense à ce titre que le football n’est pas le seul sport concerné et que si les mauvais résultats viennent de façon générale à s’accumuler, l’équipe, quel que soit le sport, sera malaimée et critiquée, avant d’être soutenu. Certains diront que la France n’a aucune culture footballistique. Il y a sans doute une bonne part de vrai dans cette affirmation que peut sembler extrémiste – lire Ce pays qui n’aime pas le foot de Joachim Barbier à ce sujet.

Mais revenons-en à l’« affaire Benzema ». Qu’illustrent les réactions à sa mise en examen, puis à sa suspension par la FFF ? On se souvient des réactions en cascade du ministre des Sports, Patrick Kanner, ou du Premier ministre, Manuel Valls. Des réactions tellement exagérées et sans intérêts qu’elles avaient, selon « Le Canard enchaîné » forcé François Hollande à demander à ses ministres « d’arrêter [leurs] conneries ». On a maintenant la FFF qui, sous couvert d’un choix prétendument sportif, met l’exemplarité au premier plan. Rappelons tout de même que Karim Benzema est mis en examen, et non condamné. Sans vouloir donner des leçons de présomption d’innocence, il me paraît tout de même constatable, ou au moins contestable, d’écarter Karim Benzema de l’équipe de France au prétexte qu’il est mis en examen – peu importent les preuves qui ont pu fuiter « accidentellement » dans la presse.

Mettre l’exemplarité au premier plan semble être une conséquence lointaine de l’affaire du bus en ce que l’on a assez largement reprochés aux Bleus de l’époque leur manque de valeurs, de considération pour le public, leur irrespect, et j’en passe. Demander aujourd’hui aux joueurs qu’ils soient exemplaires traduit bien cette modification du rapport entre les Bleus et leur public que j’évoquais. C’est une traduction pratique du fait que l’équipe de France constitue aujourd’hui bien plus qu’un simple groupe de sportif représentant la France : par leur rôle d’exemple pour une partie de la population, les joueurs sont tenus à un impératif d’exemplarité, qui fait d’eux des ambassadeurs de la France et leur ordonne d’avoir un comportement irréprochable. Parce qu’ils ont un impact certain sur la population et notamment sur les plus jeunes, les Bleus seraient donc tenus d’être des modèles, des exemples à suivre, vecteurs d’une forme de morale sportive.

Les réactions montrent que l’on assiste en réalité à un choc entre deux conceptions du sport. D’un côté, les joueurs représenteraient la France avant tout, avant même l’enjeu sportif. A ce titre, ils sont tenus d’incarner les valeurs du pays, une forme d’« idéal républicain » qui exigerait d’eux une exemplarité à toute épreuve. De l’autre, les joueurs sont avant tout des sportifs, et c’est l’aspect sportif qui doit primer dans tous les processus de prise de décision. Dans ce dernier cas, les questions comportementales, le fait de savoir si untel chante la Marseillaise, sont secondaires.

Aujourd’hui, le premier aspect semble primer dans l’esprit de l’opinion publique – plus que parmi la part de la population qui a une véritable culture footballistique, j’imagine. En conséquence, le comportement de Karim Benzema n’est plus examiné que sous l’angle de l’exemplarité. En ce sens, ceux qui n’ont jamais accepté qu’un joueur aussi irrégulier en équipe de France, qui, comble de l’infamie pour certains à l’esprit légèrement étriqué (lire : Benzema et la Marseillaise : place au patriotime de comptoir), ne chante jamais la Marseillaise, voient leur vœu le plus cher exaucé : Benzema est privé d’équipe de France. A mon sens, mettre aujourd’hui en avant l’irrégularité de son jeu en Bleu constitue une preuve ultime de mauvaise foi, cette décision de la FFF est avant tout extra-sportive, d’autant que l’on peut sans peine imaginer que la situation actuelle, qui peut laisser à penser que Benzema n’est pas indispensable à l’équipe de France sur le plan purement sportif, n’est pas innocente dans la décision d’exclusion. Si Benzema avait été indispensable, il n’aurait jamais été suspendu.

Il faut évidemment cesser de se voiler la face, et abandonner les postures de mauvaise foi. Avec sa décision, la FFF assume finalement la position qu’elle semblait adopter depuis 2010, et qui s’était illustrée notamment avec les suspensions qui avaient plu après Knysna, ou celles qui avaient concerné les Espoirs comme M’vila, mais aussi Griezmann : la Fédération a désormais l’image d’une équipe de France qui, pour redorer son blason et séduire des Français qui déclarent ne rien attendre de l’Euro mais seront les premiers sur les Champs Elysées le 10 juillet en cas de victoire française, se doit d’être exemplaire et irréprochable dans son comportement.

L’objectif de la FFF semble être celui de remettre au premier plan l’aspect sportif en éliminant toute contestation extra sportive qui serait relative à un comportement personnel, ou, imaginons-le, des révélations du Monde sur des comptes offshore au Panama, puisque c’est la saison. Or, en excluant Karim Benzema, la FFF fait passer la moralité avant les performances sportives et semble adopter une conception archaïque du sport, où l’équipe nationale est investie d’une mission de représentation non seulement du pays, mais aussi de valeurs et, au sens large, de ce qui ferait l’identité française – mais c’est là un débat bien plus vaste que je me contenterai d’évoquer.

C.B.

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