Le jeu du plus con

French forward Karim Benzema looks on prior to the friendly football match France vs Spain at the Stade de France in Saint-Denis, north of Paris. September 4, 2014/PLV_FE_VU055/Credit:LAURENTVU/SIPA/1409051101
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« Vous pensez que Deschamps est raciste, comme l’a sous-entendu Cantona ?

Non, je ne pense pas. Mais il a cédé sous la pression d’une partie raciste de la France »

Interviewé par le quotidien sportif espagnol Marca, Karim Benzema ne s’est pas privé de livrer une analyse toute personnelle sur sa situation vis-à-vis de l’Equipe de France de football. A mi-chemin entre une belle démonstration de narcissisme égocentrique digne de Nicolas Anelka et une analyse socio-politique du café du commerce, les propos de l’attaquant du Real ont suscité la polémique, et déclenché des réactions en chaîne dans la classe politique et médiatique française, avide d’analyses à l’emporte-pièce et de commentaires forcément intéressants. A se demander qui, parmi tous ces acteurs, remportera le prix de l’analyse la plus stupide.

Avant toute chose, posons le décor : suite à la désormais fameuse « affaire de la sextape », Karim Benzema a été mis en examen des chefs de complicité de tentative de chantage et participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un délit puni d’au moins cinq ans d’emprisonnement. Placé sous contrôle judiciaire, il avait interdiction de rentrer en contact avec la victime présumée de ces infractions, Mathieu Valbuena. Son contrôle judiciaire levé, l’attaquant du Real Madrid espérait sans doute faire son retour en Equipe de France, mais le 13 avril dernier, la FFF annonçait que le joueur restait « non sélectionnable », accompagnant sa décision d’un communiqué fort intéressant dans sa rédaction :

« Le Président de la Fédération et le sélectionneur tiennent à rappeler que la performance sportive est un critère important mais pas exclusif pour décider de la sélection au sein de l’Equipe de France de football. La capacité des joueurs à œuvrer dans le sens de l’unité, au sein et autour du groupe, l’exemplarité et la préservation du groupe sont également prises en compte par l’ensemble des sélectionneurs de la Fédération »

Sans revenir sur le sens et la portée de cette non-sélection (lire : L’affaire Benzema et ses conséquences (extrasportives) pour l’Equipe de France), l’on se contentera de noter que l’exigence d’exemplarité ne semble désormais plus se limiter aux seuls hommes politiques – loin de moi l’idée d’ironiser sur la question – mais aussi s’étendre aux personnalités publiques en général. Forcé de regarder l’Euro sur sa TV, Benzema semblait plus ou moins bien accepter cette mise à l’écart – discutable, là n’est pas la question – se contentant de se faire mousser l’égo sur les réseaux sociaux en postant de façon tout à fait modeste un rappel de ses divers titres et distinctions individuelles.

Tout était plus ou moins calme pour l’Equipe de France, hormis cette avalanche de blessures qui a forcé Deschamps à rappeler Adil Rami, dont les précédentes prestations sous le maillot bleu n’ont pas laissé un souvenir indélébile. Pour faire court, disons que même Sainte Rita, la sainte patronne des causes désespérées, ne peut rien pour les capacités défensives du joueur de FC Séville. Et puis, le King devenu acteur, Éric Cantona, a décidé de livrer son analyse sociologique sur la situation, en déclarant :

« Benzema est un grand joueur, Ben Arfa est un grand joueur. Mais Deschamps, il a un nom très français. Peut-être qu’il est le seul en France à avoir un nom vraiment français. Personne dans sa famille n’est mélangé avec quelqu’un, vous savez. Comme les Mormons en Amérique. »

Outre l’attaque ad hominem contre Deschamps, l’assimilant au résultat d’unions consanguines à faire pâlir les Targaryen et autres Cersei et Jaime Lannister, Cantona explique de façon à peine voilé l’absence de joueurs d’origine maghrébine sous le maillot bleu par une forme de racisme institutionnel de la FFF. Quelques jours plus tard, c’est au tour de Benzema de venir pourrir la préparation des Bleus en vue de l’Euro avec cette désormais fameuse interview à Marca dans laquelle il n’accuse à aucun moment Deschamps ou Le Graët de racisme, mais leur reproche d’avoir cédé sous la pression d’une « partie raciste de la France », dont le poids se mesurerait au nombre de votes obtenus par le FN aux dernières élections régionales – l’on supposera que quand Benzema dit : « Il faut savoir qu’en France, aux dernières élections, le parti extrémiste est arrivé au second tour », il veut parler des bons scores du FN lors des élections régionales de décembre.

Au-delà de cette analyse socio-politique qui laisse à désirer, et du moment (mal) choisi pour donner cette interview, l’on peut comprendre la frustration qu’a Benzema de ne pas jouer l’Euro 2016 « à la maison », lui qui sort d’une bonne saison en club. Mais comme la FFF l’a rappelé, l’exemplarité est désormais un critère de sélection. Si Benzema n’est aujourd’hui pas dans la liste des 23, il a sans doute une part de responsabilité dans cette situation. Rejeter toute responsabilité et accuser « les racistes » est un peu facile, surtout au vu des éléments du « dossier de la sextape » qui ont pu fuiter dans la presse lors des derniers mois. Puisque Benzema n’est responsable de rien, il est sans doute facile de rejeter la faute sur cette partie raciste de la France qui vote FN – si tant est que l’électorat du FN soit à 100% raciste. Mais c’est là une question de sociologie politique et si les raisons du vote FN vous intéressent, une littérature abondante existe sur le sujet – je vous conseille à titre personnel Le Mystère français, d’Hervé Le Bras et Emmanuel Todd.

Suite à ces propos de Benzema, notre chère classe politique et médiatique, si prompte à donner des leçons et à livrer ses analyses d’une finesse légendaire, a dégainé les tweets, communiqués de presse et autres interviews. L’on passera sur les propos de ces chers Éric Brunet ou Daniel Riolo, aka « la crème de RMC ». Parmi le florilège qui nous est offert, revenons quelques instants sur les tweets de Marion Maréchal Le Pen :

Outre l’absurdité d’un tel tweet, notons que la députée de Vaucluse n’est pas très au point sur les règles dictées par la FIFA en termes de nationalité. Rien d’étonnant dans ces propos, la famille Le Pen est une habituée des « analyses » à l’emporte-pièce, qui sentent bon la naphtaline et le populisme à tendance réactionnaire et identitaire sur l’Equipe de France. Quant aux commentaires de Benoît Hamon qui juge bon de dire que « beaucoup de Français étaient contre la sélection de Benzema parce qu’il a une tête d’arabe », que dire si ce n’est que ce n’est pas en tombant dans l’autre extrême de la victimisation que le débat va véritablement avancer.

Parmi le flot de critiques reçu par Benzema, beaucoup « condamnent fermement » et sont probablement « profondément choqués » par l’accusation de racisme soi-disant proférée à l’encontre de Didier Deschamps et la FFF. Rappelons une dernière fois que Benzema n’accuse à aucun moment de racisme le sélectionneur ou les instances du football. Il leur reproche simplement de ne pas l’avoir sélectionné sous l’influence des racistes – ce qui, sur le plan littéral, n’est pas la même chose, vous en conviendrez.

Beaucoup de commentaires tendent à reprocher à Benzema son comportement sous le maillot bleu. En clair, il s’agit encore et toujours des avatars du patriotisme de comptoir qu’affectionnent une bonne partie des Français, que l’on pourra résumer de la façon suivante : « Il chante pas la Marseillaise, faut pas le sélectionner » – j’ai délibérément choisi de vous épargner ici les habituelles fautes de syntaxe et d’orthographe que l’on retrouve généralement dans les commentaires de ce type écrits par les autoproclamés défenseurs de la langue française. Sur la question du chant de la Marseillaise par les joueurs de l’Equipe de France, je me contenterai de vous renvoyer à l’article que j’avais écrit sur le sujet, mon avis n’a pas évolué depuis (lire : Benzema et la Marseillaise : place au patriotisme de comptoir).

Entre les analyses socio-politiques de Karim Benzema et celles des Don Quichotte de l’identité française, difficile de dire qui remporte la compétition. Et à vrai dire, l’on se passerait bien de telles âneries à quelques jours d’une compétition comme l’Euro. Mais derrière les vaines polémiques de ce type, certains ont soulevé des problématiques intéressantes.

Jamel Debbouze et Éric Cantona ont tenu des propos analogues dans lesquelles ils semblent, pour résumer, déplorer l’absence de joueurs d’origine maghrébines – certains diront que Rami est bien là, lui, mais l’on rappellera simplement que la lutte contre le racisme ne se résumé à compter le nombre de Noirs ou d’Arabes présents. Ce « manque de représentativité » déploré par Debbouze est intéressant et renvoie en filigrane à des débats classiques propres au monde politique et aux démocraties représentatives. L’Equipe de France représente la France, mais de quelle représentation parle-t-on ? S’agit-il de représenter fidèle la population française ou de défendre les couleurs de la France ? Les Bleus doivent-ils être le miroir fidèle de la population française ou bien simplement représenter les Français ? S’agit-il de représentativité ou de représentation ?

Si l’identité même de la France repose dans son unité, comme le rappelait Braudel – qui peut parfois laisser à désirer, convenons-en – la notion de représentativité n’a rien à faire ici. Si l’on va au fond des choses, et que l’on cherche à avoir une Equipe de France représentative de la population française, alors quelle sera la prochaine étape ? Instauré des quotas ? Ce serait là donner une fonction éminemment politique au sport en rejetant sur lui les échecs d’une classe politique qui peine à représenter véritablement la population. En somme, il s’agirait alors pour les sportifs de représenter fidèlement la sociologie de la population française, et il ne serait dès lors plus question de sport, de groupe. Une telle dérive est évidemment dangereuse et tout sauf souhaitable. Le critère sportif doit rester le critère prépondérant – ce que semblent parfois oublier les dirigeants de la FFF.

A côté de cela, Eric Cantona, dans une interview accordée à Libération évoque d’autres points bien plus intéressants. Au-delà de ses commentaires (dispensables) sur Deschamps ou Benzema, il met l’accent sur une problématique toute autre :

« Les dirigeants d’origine maghrébine ou d’Afrique noire, ils sont où ? Et les entraîneurs de Ligue 1 d’origine maghrébine ? Alors que ce sont eux qui forment les gamins ! Ils sont assez forts et compétents pour s’occuper des jeunes joueurs, et ils ne le sont plus quand ces mêmes joueurs passent professionnels ? »

La problématique n’est pas exclusive à la France, elle existe également outre-Manche par exemple. Il est vrai que ces données peuvent interroger. Mais comment répondre à ces questions ? Et que faire ? Imposer des quotas, une forme discrimination positive ? Ne serait-ce pas en réalité dernier à ces personnes effectivement concernées par la discrimination leur talent, en leur offrant des postes simplement en raison de leurs origines et non en raison de leur talent, de leur capacité professionnelle ? Le débat rejoint ici le débat bien plus vaste de celui sur la lutte contre les discriminations, et mérite un cadre bien plus large qu’un article consacré à l’ « affaire Benzema ».

C.B.

Photo : PLV/SIPA

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